Histoire d’une famille d’immigrés italiens

Emmanuelle Magliano
Histoire d’une famille d’immigrés italiens
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli en 2006 par Emmanuelle Magliano
dans le cadre de l'ouvrage
Enfants d’Italiens, qu'elle(s) langue(s) parlez - vous ?

par : Magliano Emmanuelle

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Histoire d’une famille d’immigrés italiens

 

Je vais vous présenter dans ce dossier l’histoire de ma famille, une famille composée essentiellement d’immigrés italiens, partis au cours des siècles chercher une vie meilleure.

Vous découvrirez par le biais de mon récit les raisons de telles migrations vers ces pays étrangers, la situation économique et le contexte historique de ces différentes époques, en résumé, la vie de deux générations d’immigrés.

 

I- La première génération d’immigrés

I-1 L’immigration : du nord de l’Italie vers le sud-est de la France

 

L’histoire commence, si l’on peut dire, avec la naissance de Bartolomeo Magliano en 1875. Bartolomeo, mon arrière-grand-père, est né à Cosseria, un petit village situé dans la province de Savone, en Ligurie. Ses parents étaient agriculteurs mais, habitant une région montagneuse, ils travaillaient également le bois, un matériau très utilisé à l’époque, notamment pour la construction des charrettes.

 

La famille Magliano était une famille très nombreuse, Bartolomeo avait en effet sept frères et sœurs, et tous vivaient quasiment en autarcie, mangeant ce qu’ils cultivaient, ne fréquentant pour ainsi dire jamais la ville. Cette vie de campagne était très rude et difficile, surtout l’hiver, lorsque le gel ou la neige leur faisait perdre toutes les récoltes.

Un jour, le père de Bartolomeo, qui se prénommait Carlo, se blessa profondément la jambe en coupant du bois. La gangrène le frappa et il mourut peu de temps après, par manque de soins, laissant la famille dans un désarroi et une pauvreté immenses.

Bartolomeo, qui, à cette époque, avait dix-neuf ans et s’avérait être un garçon très courageux, décide alors de partir pour la France afin de trouver un travail et envoyer de l’argent à sa famille. Il part avec trois de ses frères ainsi que des cousins et arrive en France, en 1894, à La Seyne-sur-Mer, ville bien connue des immigrés pour les opportunités qu’elle offrait en matière d’emploi.

Il est de suite embauché sur les chantiers navals, et travaille plus précisément dans une usine où l’on peint les bateaux.

Bartolomeo n’a pas eu beaucoup de mal à se faire à cette nouvelle vie, à s’intégrer à cette nouvelle société, parce qu’il y avait à l’époque beaucoup d’Italiens sur les chantiers, ils formaient une communauté et s’aidaient réciproquement. Par exemple, Bartolomeo n’a pas connu de problème vis-à-vis de la langue, étant donné que tous parlaient l’italien .

Durant deux ans, Bartolomeo et ses frères travaillent dans cette usine et envoient régulièrement de l’argent à leur famille restée en Italie.

Cependant, en 1896, un accident se produit. L’usine de peinture explose, faisant de nombreux morts, parmi lesquels les frères et cousins de Bartolomeo. Ce dernier s’en sort légèrement blessé.

Mon arrière-grand-père, qui a alors vingt et un ans, doit regagner l’Italie afin d’y effectuer son service militaire.

 

I-2 L’immigration vers les États-Unis
 

Santina Colombo, mon arrière-grand-mère, est née un siècle avant moi, en 1882, dans un petit village voisin de Cosseria en Ligurie : Pallare.

Tout comme Bartolomeo, Santina vivait à la montagne avec ses parents, agriculteurs eux aussi. Elle était l’unique fille de la famille et avait de nombreux frères. Pour la famille Colombo, la situation était quasiment identique à celle de la famille Magliano : tous survivaient grâce à ce qu’ils cultivaient, ils menaient une vie très très difficile, surtout pour une fille.

Santina, de plus, était différente des autres. On la surnommait « mains d’or » car elle était une excellente couturière et elle possédait également le don de guérir les gens, en imposant les mains sur eux et en récitant des prières.

 

Mais cette rude vie de campagne ne lui plaisait pas du tout, et étant allée à l’école, elle rêvait souvent de partir pour découvrir le monde.

Par chance, le père de Santina, qui se prénommait Giovanni, avait des cousins qui un an auparavant étaient partis en Amérique du Sud, plus précisément en Uruguay, à Montevideo, afin de mener une vie meilleure.

Un jour, ces fameux cousins envoient une lettre à la famille Colombo pour les informer qu’ils avaient effectivement trouvé du travail dans les plantations d’agrumes et de canne à sucre, précisant ensuite que le pays recherchait beaucoup de main d’œuvre et qu’il y avait par conséquent du travail pour tout le monde.

Après réflexion, le père de Santina décide de les rejoindre en Amérique. Santina voit dans ce voyage l’opportunité pour elle de changer de vie, de réaliser ce qu’elle souhaitait depuis longtemps : partir, quitter cette montagne. À cette époque, pour partir à l’étranger, les immigrés devaient se munir du fameux « passeport rouge ».

 

Ce passeport, Santina ne l’a malheureusement pas utilisé pour se rendre en Uruguay. En effet, le jour du départ, alors que la famille entière se réunit sur le quai d’embarcation (à l’exception de la mère de Santina, qui, malade, ne pouvait effectuer le voyage), le père de Santina change d’avis, et interdit à Santina de les accompagner. Sûrement parce qu’il craignait pour sa fille la longueur et la pénibilité du voyage.

Déçue, Santina doit rentrer à Pallare rejoindre la campagne qu’elle désirait tant quitter.

Elle ne reverra plus jamais son père ni ses frères, qui s’installeront à vie en Amérique.

 

I-3 L’installation définitive en France
 

À cette époque, et surtout dans ces régions montagneuses, les jeunes n’avaient que peu de divertissement. Ils organisaient cependant une fois par mois ce qu’on appelait les « veillées », soirées au cours desquelles tous les jeunes des villages voisins se réunissaient, bavardaient, dansaient, etc.

C’est au cours d’une de ces fameuses veillées que Santina et Bartolomeo se rencontrent, en 1900.

Quatre ans plus tard, ils se marient à Cosseria, et Santina part vivre avec Bartolomeo dans la ferme familiale.

Durant deux ans, Bartolomeo et Santina vivent dans cette ferme et exercent toujours le dur métier d’agriculteurs. Mais comme je l’ai précisé auparavant, cette vie difficile de campagne ne convenait pas à Santina, qui rêvait d’ailleurs.

Femme de caractère, elle réussit en 1906 à convaincre Bartolomeo de partir pour la France.

Ils s’en vont alors à La Seyne-sur-Mer, unique ville française que connaissait Bartolomeo, où ils trouvent un petit appartement ainsi que du travail : Santina œuvre comme couturière tandis que Bartolomeo est chef des cultures dans une exploitation agricole.

Mes arrière-grands-parents ont beaucoup de chance en s’installant dans ce petit appartement, il se trouve en effet que leurs voisins de palier sont italiens. Ces gens, qui sont très vite devenus des amis fidèles, leur enseignent le français.

Toutefois, un problème se fait vite sentir au sein du couple : Santina adore la France et la nouvelle vie qu’elle y mène, mais l’Italie et ses terres manquent cruellement à mon arrière-grand-père. C’est pourquoi le couple regagne son pays d’origine en 1911. Mais Santina refuse de retravailler la terre, et trouve alors un compromis : ils achètent une épicerie à Cosseria, où elle vend les produits que Bartolomeo cultive. Cette affaire marche bien, ils mènent une vie tranquille et ont leurs premiers enfants.

La première guerre mondiale éclate en 1914 et Bartolomeo est affecté dans une usine de produits explosifs à Cengio, tout près de Cosseria, où il effectuera cinq années de mobilisation.

En 1923, mon arrière-grand-mère reçoit une lettre de ses amis italiens restés à La Seyne, lettre par laquelle elle apprend que lesdits amis ont trouvé du travail pour Bartolomeo ainsi qu’un logement pour le couple. Une fois encore, Santina réussit à convaincre Bartolomeo, et ils repartent pour la France en 1923, mais de façon définitive. Mon arrière-grand-mère a ainsi obtenu ce qu’elle désirait depuis si longtemps !

Grâce à leurs économies, ils achètent une maison et un terrain à Hyères, où Bartolomeo continue d’exercer sa passion : l’agriculture. Santina, comblée, devient une couturière renommée.

 

II- La deuxième génération d’immigrés

II-1 L’immigration pour raisons économiques

 

Giacomo Berardengo, mon grand-père maternel, est né à Valloriate en 1911, une petite ville piémontaise.

Ses parents aussi étaient agriculteurs, mais on peut dire qu’ils étaient vraiment pauvres, la vie qu’ils menaient dans leur campagne était très difficile, les revenus maigres, l’avenir plus qu’incertain.

Un jour de 1922, les parents de Giacomo, Magno et Maria, décident de vendre leur ferme et leurs terrains afin de venir s’installer en France, pour trouver une vie meilleure.

Ils s’installent alors à Hyères, car il était bien connu à cette époque que le sud-est français offrait de réelles opportunités de travail, et de plus, Valloriate étant située près de la frontière franco-italienne, la différence sociale et économique entre les deux pays était bien visible, tout comme le flux migratoire qu’elle engendrait.

La famille Berardengo arrive donc à Hyères, où elle achète une maison et un terrain, et reprend son activité agricole.

Pour elle aussi, l’intégration au nouveau pays n’a pas été très compliquée, en effet, Magno et Maria retrouvent près de chez eux d’anciens amis qu’ils connaissaient de Valloriate, amis par le biais desquels ils apprennent le français, découvrent la ville et la région.

 

Rosa Doneti, ma grand-mère paternelle, est quant à elle née en France en 1918. Son histoire m’est beaucoup moins connue que les autres, mais je sais que ses parents italiens étaient agriculteurs et ont eux aussi quitté l’Italie afin de gagner la France, Hyères précisément, pour vivre une vie meilleure, tout comme les parents de Giacomo.

 

II-2 L’immigration pour raisons familiales
 

Vittorio Magliano, mon grand-père paternel, fils de Bartolomeo et Santina, est né en Italie en 1914, à Cosseria. Il a vécu une dizaine d’années en Italie et a rejoint la France lorsque ses parents s’y sont installés définitivement, en 1923.

 

Toutefois, Vittorio aimait beaucoup l’Italie, tout comme son père, et chaque année, il retournera dans son pays natal afin de rendre visite à ses cousins, ses oncles et tantes, etc.

Vient ensuite l’histoire originale de Margherita De Giovanni, ma grand-mère maternelle.

Margherita est née en 1917 à San Damiano Macra, un petit village voisin de Cuneo, dans le Piémont. Tout comme Santina, ma grand-mère était une femme de caractère.

 

Ses parents exerçaient également le métier d’agriculteurs, et la famille De Giovanni ne comptait que des filles, qui travaillaient toutes dans l’exploitation familiale.

Mais Margherita avait une tante qui vivait en France, à Hyères, et lui envoyait régulièrement des lettres, dans lesquelles elle lui décrivait la vie en ville, ce qui faisait tout simplement rêver ma grand-mère.

À quinze ans, Margherita, pleine d’ambition, décide de quitter l’Italie pour rejoindre sa tante. Elle demande alors à ses parents l’autorisation de partir, mais ces derniers, ayant besoin d’elle à la ferme, refusent.

Margherita ne se décourage pas, elle s’arrange avec sa tante et part tout de même. Elle arrive en France en 1932.

Margherita travaille tout d’abord comme ménagère, puis ouvrière agricole, chez sa tante. Mais le travail est beaucoup moins harassant en comparaison de celui qu’elle effectuait en Italie, comme nous le prouve une phrase extraite d’une lettre envoyée par Gina, sœur de Margherita, restée elle en Italie :

 

Scusami se ho scritto male ma ho la mano tanto stanca per zappare.

(Excuse-moi d’avoir mal écrit mais j’ai la main très fatiguée à force de piocher)

 

Margherita retournera très régulièrement en Italie pour rendre visite à ses sœurs et à sa famille, comme nous le montrent son passeport et les diverses autorisations de sortie du territoire conservés par la famille.

II-3 La vie en France
 

Vittorio et Rosa, qui étaient alors voisins, se sont mariés et ont eu trois enfants, dont Richard, mon père, né en 1954. Ils ont continué leur métier d’agriculteur et agrandi au fil des ans leur exploitation au quartier des Ourlèdes à Hyères.

Margherita et Giacomo, voisins eux aussi, se sont mariés, et ont eu deux enfants, dont Marie-jeanne, ma mère, née en 1956. Ils ont également poursuivi et fait fructifier ensemble leur domaine agricole situé à Hyères, chemin du Père éternel.

Pour ces deux couples, on peut dire que les rencontres ont peut-être été facilitées de par la similarité de leurs histoires, les similitudes dans leur mode de vie, la correspondance de leurs métiers… et tout simplement leur même pays d’origine.

Mon père, qui a pourtant fait des études d’ingénieur, a repris l’exploitation familiale une fois son cursus scolaire terminé.

Ma mère, qui se destinait à devenir professeur d’italien, n’a pas eu le choix, et a dû aider ses parents juste après le bac.

Richard et Marie-jeanne se sont mariés en 1981. Tous deux ont repris et rassemblé les terrains de leurs parents, aujourd’hui encore, ils continuent leur exploitation.

Je suis née le 16 décembre 1982, et je m’appelle Emmanuelle – Rosa – Margherita Magliano, en hommage à mes deux grands-mères. Ces prénoms aux connotations florales me plaisent beaucoup car ils ont pour moi une forte symbolique : ils rappellent d’une certaine manière ce lien avec la terre que ma famille a toujours cultivée au cours des siècles.

 

Voilà ainsi résumée l’histoire de ma famille, cette famille d’immigrés italiens qui ont tous quitté leur pays d’origine pour venir en France afin de trouver de meilleures conditions de vie.

Cet exposé m’a beaucoup appris sur ma famille, ainsi que sur la dureté de la vie agricole. J’ai pu notamment suivre, en quelque sorte, les différents types d’immigration grâce à l’aventure personnelle de chaque membre de ma famille.

Toute cette histoire m’a été transmise par ma tante, Jeannie Magliano, sœur de Richard, pour ce qui concerne la branche «paternelle» de la famille, ainsi que par ma mère, Marie-jeanne Magliano, qui m’a raconté l’histoire de ses parents.

Toutes deux m’ont gentiment fourni des documents qui m’ont été utiles pour rédiger ce dossier.

 

Emmanuelle Magliano

 

 

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