Les Italiens dans le Var et l’évolution du sentiment d’identité : « de la discrétion à la revendication »

Les Italiens dans le Var et l’évolution du sentiment d’identité : « de la discrétion à la revendication »
Enfants d'Italiens
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Si durant les décennies de l’immigration italienne massive, nombreux étaient les Transalpins qui mettaient tout en œuvre pour s’intégrer, notamment à travers le travail, la vie syndicale, l’apprentissage de la langue du pays d’accueil ou encore la naturalisation, voire pour dissimuler leurs origines, de nos jours, les descendants d’Italiens se retrouvent dans un schéma opposé à celui de leurs aînés. La société a changé, l’économie des pays de départ et d’accueil est plus stable. L’Italie est devenue une puissance économique mondiale et c’est aujourd’hui elle qui accueille diverses populations étrangères ; quand à la France, son besoin en main d’œuvre n’est plus celui des décennies de la grande immigration. Les « enfants d’Italiens » du département sont considérés comme de véritables Varois car ils sont pour la plupart nés sur le territoire et de nationalité française.

Le département étant l’une des principales terres d’accueil des populations étrangères depuis plus d’un siècle, c’est sur ce territoire cosmopolite que vivent les descendants d’étrangers issus de divers pays, notamment méditerranéens. Ce brassage de populations issues d’une immigration aujourd’hui révolue est chose normale dans le département, la plupart des habitants ayant des origines étrangères. On assiste même à la revendication des origines, les descendants d’Italiens n’étant plus confrontés aux difficultés passées.

Une étude[1] réalisée auprès d’une vingtaine de descendants d’Italiens du département, pour la plupart étudiants à l’université de Toulon, dans les filières Langues Étrangères Appliquées, Lettres Modernes et Langue Littérature et Civilisation Étrangère (anglais), nous permet de donner un aperçu du sentiment des Italo-varois vis-à-vis de leurs origines italiennes et ainsi de donner à la question de l’identité une coloration actuelle.

La plupart des individus de notre échantillon, composé de vingt-huit personnes, a reçu ses origines italiennes de ses grands-parents (seize d’entre eux). Cinq ont des parents italiens, nés en Italie, dont l’immigration est donc assez récente, six ont des arrière-grands-parents italiens et un seulement tient ses origines d’aïeux plus lointains. La majeure partie des descendants interrogés est originaire du sud de l’Italie, notamment de Sicile ou de Campanie (quinze d’entre eux), huit ont des origines septentrionales, la région piémontaise est particulièrement représentée, trois ont des origines à la fois méridionales et septentrionales et deux sont originaires de Sardaigne.

Sur les vingt-huit personnes interrogées, vingt-deux ont toujours de la famille en Italie et quatorze entretiennent des relations régulières avec cette famille. Cinq ont un des deux parents de nationalité italienne, trois des parents de notre échantillon ont la double nationalité et un est naturalisé. Concernant les descendants, trois d’entre eux ont la double nationalité, française et italienne.

Dès le départ, on note un intérêt certain de la part des descendants pour leurs origines. Tous connaissent la ou les région(s) de provenance de leur famille et la situation exacte de leurs prédécesseurs, notamment concernant la nationalité. Le fait que certains des parents des descendants interrogés aient gardé la nationalité italienne ou la double nationalité et qu’ils l’aient parfois même donnée en héritage à leurs enfants démontre leur volonté de conserver leurs origines et de les transmettre.

Le choix des études et du futur métier est un élément déterminant dans la vie de chacun et souvent très révélateur quant à la personnalité et l’identité des individus. Parmi les vingt-huit personnes interrogées, vingt-trois répondent que choisir d’étudier l’italien à l’école était une évidence pour eux et qu’ils n’auraient pu choisir une autre seconde langue étrangère comme l’allemand ou l’espagnol. Les étudiants de Langues Étrangères Appliquées ont eux choisi de faire passer l’italien au premier plan avec l’anglais puisque les deux langues étrangères choisies dans cette filière ont la même importance.

Quant au choix relatif à la vie professionnelle future, à la question : « Souhaitez-vous que l’italien fasse partie intégrante de votre futur métier ? », sept personnes répondent « oui ». Deux souhaitent vivre en Italie, la langue italienne fera donc obligatoirement partie de leur futur métier. Les cinq autres parlent de l’amour de la langue et de la culture du fait de leurs origines et d’un bon niveau dans la langue.

À la même question, ils sont neuf à répondre « non » et expliquent qu’ils ont d’autres projets qui n’incluent pas la pratique de l’italien (devenir professeur des écoles par exemple) mais que si leur projet échoue, ils pourraient se tourner vers l’italien (quatre personnes). D’autres expliquent que l’italien doit rester un plaisir (famille, voyage) et qu’ils ne souhaitent pas en faire une obligation professionnelle (trois personnes). Le dernier exprime un niveau trop faible ne lui permettant pas de pratiquer la langue dans l’exercice de son futur métier.

Parmi les vingt-huit personnes de notre échantillon, douze répondent « peu importe ». Certains n’ont pas encore choisi leur futur métier mais aimeraient que l’italien en fasse partie (quatre personnes), d’autres ont choisi des métiers pour lesquels la pratique de l’italien n’est pas nécessaire (photographe par exemple), une souhaite devenir enseignante de français et parle d’une volonté d’intégrer la culture italienne dans ses cours.

On constate alors que, même lorsque l’italien ne fait pas partie intégrante de leur futur projet, les individus interrogés gardent un intérêt certain pour la langue et la culture italiennes, que ce soit dans le but de les intégrer à leur future vie professionnelle ou de les conserver par passion ou héritage familial. Sur la totalité de l’échantillon, un seul individu n’exprime aucun intérêt pour la langue, la culture italienne et ses origines.

Aujourd’hui, la plupart des descendants d’Italiens revendiquent leurs origines, souvent avec beaucoup de fierté. Nombreux sont ceux qui connaissent leur histoire car leur parents ou grands-parents leur ont fait le récit d’un parcours familial auquel ils semblent très attachés. Les questions relatives à leur ressenti face à leur identité italienne démontrent clairement cet attachement.

À la question « À quel degré vous sentez-vous italien sur une échelle de 1 à 10 ? », la moyenne des réponses nous apportent le résultat de 6,5 sur 10, avec d’importantes différences entre certains individus puisque une personne répond « 1 » tandis que deux répondent « 10 » et un « 11 » ! Le chiffre le plus désigné est « 8 » qui revient à sept reprises. Le résultat obtenu est supérieur à la moyenne et démontre un fort sentiment d’italianité des individus interrogés.

La fierté ressentie par rapport aux origines est également évidente. Elle est en opposition avec la volonté passée de dissimulations des origines, puisqu’on assiste à une véritable revendication de l’identité italienne. Sur les vingt-huit personnes interrogées, vingt-sept disent être fières de leurs origines et en parler régulièrement. Certaines parlent l’italien avec leurs parents ou grands-parents et nombreux sont ceux qui évoquent la consonance italienne de leur nom de famille, le récit de leurs aïeux à propos de leurs origines, la volonté de découvrir le territoire sur lequel ont vécu leurs ascendants. Voici quelques-unes des réponses obtenues :

Oui j’en suis très fière, souvent à la lecture de mon nom de famille on me demande si j’ai des origines italiennes et j’aime répondre « oui ».

Oui j’en suis très très fière, j’en parle constamment et le fait de savoir parler l’italien est un orgueil à la fois pour moi et pour mon grand-père. J’aimerais que la langue italienne soit encore plus importante à l’école…

Oui je suis très fière de mes origines et mes grands-parents me parlent souvent de leur passé. J’aimerais beaucoup aller en Sicile et en Sardaigne pour voir où ils ont grandi.

On assiste ainsi à l’évolution du sentiment d’identité des Italo-varois. Les immigrants transalpins qui ont participé au processus migratoire des années 1850 à 1970 tentaient de dissimuler leur identité ou de ne l’exprimer que dans le cadre familial pour aboutir à une assimilation complète et se fondre dans la population locale. À l’inverse, les descendants d’Italiens aujourd’hui revendiquent leurs origines de par le choix des études et parfois du futur métier. Ils expriment une certaine fierté et témoignent des sentiments très positifs envers la langue italienne et le pays de leurs aïeuls, véritable hommage à leurs prédécesseurs.

 

 

[1] Cette étude a été réalisée en marge de notre recherche pour la thèse de doctorat. Voir Cindy Doneda, Les Italiens dans le Var de 1850 à nos jours : démographie, impacts économiques et parcours migratoires, Thèse de Doctorat en Langues et Civilisations étrangères, sous la direction d’Isabelle Felici, Université de Toulon, 2014.