Nelly Pace et Osvaldo Masnada : deux italiens en France

Isabelle Felici
Nelly Pace et Osvaldo Masnada : deux italiens en France
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli en 2019 par Isabelle Felici
dans le cadre de l'ouvrage
Enfants d’Italiens, qu'elle(s) langue(s) parlez - vous ?

par : Felici Isabelle

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Nous avons décidé de rédiger ce dossier sous forme de lettres pour rendre les témoignages des deux personnes que nous avons interrogés plus vivants et plus émouvants. La lettre est une forme originale qui permet de dynamiser nos pensées et de lier les deux témoignages afin de mettre en lumière le parcours de Nelly Pace et Osvaldo Masnada.

En outre, cet écrit nous permet d’ajouter des éléments de leurs vies que nous avons évoqués brièvement à l’oral. C’était un choix de laisser une  part de mystère pour l’écrit. Au-delà de raconter leurs histoires nous avons tenté de se mettre dans leur peau.

A travers cet échange de lettres, Nelly et Osvaldo nous confient leurs parcours et les évènements qui ont marqué leur vie. Ils se livrent sur les moments de bonheur souvent partagés avec leurs familles mais également les difficultés qu’ils ont rencontrées.

Nous avons pris la décision d’inventer un contexte dans lequel Nelly et Osvaldo se sont connus dans une association italienne dans laquelle tous les membres  doivent échanger sur leurs parcours respectifs, qui sont assez différents mais qui peuvent se ressembler sur certains aspects. Nelly et Osvaldo ont décidés de se mettre en binôme afin de nous faire partager cette expérience.

En espérant que cette correspondance vous aura plu autant qu’elle nous a touchées…

 

A Crépy-en-Valois, Le 28 janvier 2019

 

Cher Osvaldo,

J'ai décidé de t'écrire suite à notre rencontre à l'association pour te partager mon parcours, les raisons qui m'ont poussé à quitter ma terre natale.

Ce n'est pas toujours facile d'évoquer ces souvenirs, tu es bien placé pour le savoir. Je sais que nous sommes partis pour des raisons différentes mais je suis certaine que notre histoire à des similitudes.

Pour ma part, je suis partie de mon village, San Marco en Calabre le 22 août 1967 à 24 ans pour rejoindre mon mari, Théodore, en France, plus précisément en Picardie à Crépy-en-Valois. Comme tu peux t'en douter, le voyage en voiture m'a semblé difficile : le trajet était très long. Avant de partir, j'ai pu lire la tristesse sur le visage de mes proches, nous étions tous très émus. Leur fille partait faire sa vie…

J'ai même une anecdote à te raconter : mon frère était tellement triste à l'idée d'être loin de moi, qu'il n'a pu retenir ses larmes au point de mouiller sa chemise. Il a fini par faire le trajet avec moi pour découvrir ce nouveau pays, la France.

Quand je suis arrivée, je me suis consacrée à mes enfants, Anna, Jean-Baptiste et David, à ma vie familiale. C'est pourquoi j'ai décidé de mettre mes projets professionnels de côté. A l'époque, encore plus que maintenant, il était difficile de faire de grandes études, seul l'aîné de ma  famille à eu la chance d'en faire.

Moi, je suis curieuse de savoir comment tu as été accueilli en France ?

Pour ma part, j'ai été vraiment très bien accueillie. A aujourd'hui, mes voisins sont devenus des amis. C'est aussi grâce à eux que j'ai pu apprendre le français étant donné que la langue française était inconnue pour moi. Je ne savais ni écrire ni parler français.

Si je devais te parler d'un endroit qui m'a marqué, je te dirais spontanément Paris. J'ai adoré Paris dès la première fois où je m'y suis rendue. Paris m'a impressionné. Quel cliché pour un étranger !

Et toi Osvaldo, quel est ton histoire ? Est-ce que tu retournes souvent en Italie ? Pour quelles raisons es-tu resté en France ?

Je te joins avec cette lettre trois photos pour te présenter ma petite famille et mon village.  

En espérant te lire prochainement,

Nelly

 

A Orrouy, Le 10 février 2019

 

Ma Chère Nelly, 

Mon arrivé en France me parait si loin mais tellement proche à la fois… Je me revois jeune homme avec cet esprit cosmopolite sans grande préoccupation de savoir ce que le futur me proposerait.

 J’ai eu l’opportunité de rejoindre la France suite à une proposition de travail. La peur ne m’habitait plus : j’étais dans un pays en sécurité, rien à voir avec l’Afrique  et la Libye.

En septembre 1990, à l’âge de 27 ans j’ai quitté le nid familial pour aller travailler en tant que menuisier agenceur au parc Disneyland Paris. 

A l’époque, de nombreux italiens venaient travailler en France.  Heureux de ne pas faire cette expérience seul, J’ai toujours été entouré de mes amis qui habitaient mon village, tout prés de Bergame, à Paladina.

Une opportunité s’offrait à moi : avoir une nouvelle vie. Je partage ton sentiment de tristesse lorsqu’on laisse son pays. Quitter mes parents, ma petite sœur, partir pour une durée indéterminée… voila ce qui m’attendais. Mais je ne me trompais pas, quelque chose de merveilleux m’attendais en France. 

Finalement, Je me suis accompli autant professionnellement que sentimentalement.

Tu sais Nelly, j’ai rencontré l’amour de ma vie ici. Ensemble, nous avons fondé une famille et une entreprise. 

Et toi tu retournes souvent en Italie ? J’ai cru comprendre que tu avais encore toute ta famille a San Marco… j’aimerais y aller pendant les prochaines vacances, ce serait pour moi l’occasion de visiter le sud de l’Italie.

Peux-tu m’envoyer des photos ?

A bientôt,

 

Aldo

         

A Crépy-en-Valois, Le 19 février 2019

 

Bonjour Aldo,                                                              

Tout d'abord merci pour ta lettre que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire et je te remercie pour ces questions auxquelles je vais répondre avec joie.

Entre 1953 et 1956 nous sommes retournés au moins une fois par an en Italie. A présent comme tu t'en doutes, je n'ai plus beaucoup de famille là-bas mais je garde contact avec mes sœurs.

Pourtant, crois-moi j'ai beaucoup de mal avec ces nouvelles technologies, mais je m'adapte ! Pas le choix, lorsqu'on a des petits enfants.

Récemment, j'ai eu la chance d'aller au mariage de ma nièce en Calabre avec toute ma famille. C'était un beau moment, rempli d'émotions qui me fait revivre beaucoup de souvenirs et certains sentiments. J'ai même vu mes deux sœurs religieuses, avec qui je suis très proche, pourtant nous avons pris des chemins très différents.

Comme je te le disais dans ma précédente lettre, j'ai eu beaucoup de chance de tomber sur des gens très accueillants qui m'ont tant appris. 

En te lisant, je me suis posée la question suivante : tes enfants parlent-ils italiens ou seulement français avec leur maman ? Moi j'ai toujours parlé le dialecte calabrais avec mes trois enfants. Mais Anna, ma fille, à la chance de parler couramment Italien. Elle a obtenue un diplôme d'interprète.

Et toi comment s'est passé ton arrivé en France ? Tu as rencontré des difficultés ?

Cette question va sûrement te faire sourire, mais je me demandais, il est facile pour toi de trouver des produits Italien en France surtout pour cuisiner ? Vous cuisinez français et italien ? Si oui, pourrais-tu m'envoyer l'adresse de l'épicerie que tu connais ?

La cuisine italienne est très chère à mon cœur, j'ai toujours tenté de transmettre cet aspect de ma culture à mes enfants, parmi tant d'autres… Même si je dois l'avouer, la cuisine française à sa place dans mon foyer !

Tu as vraiment une très belle famille, tes photos m'ont beaucoup touchée. Quel plaisir de voir une famille unie !

A bientôt, 

Nelly

 

A Orrouy, Le 28 février 2019

 

Nelly,

J’ai bien reçu ta lettre et je t’en remercie. C’est toujours compliqué pour un étranger d’apprendre le français, surtout pour nous et nos divers dialectes qui sont néanmoins une grande richesse ! 

La France m’a ouvert ses bras, comme si j’avais toujours vécu ici. Mais pour la plupart de mes collègues je reste « un macaroni ». Bien que ce surnom te fasse sourire, il n’y avait aucune méchanceté dans ce propos. 

Oui, je suis étranger, mais je me sens accepté par tous les français. En revanche, j’ai peiné à retrouver ma place en Italie. Pour mes amis j’étais « il francese » mais moi, je me sens autant émigré dans les deux pays.

Ma femme, Laurence, m’a beaucoup aidé pour mon intégration en France en me faisant rencontrer des français qui ne parlaient pas un mot italien.  Je me suis adapté très rapidement et aujourd’hui je me sens plus à l’aise à l’oral et j’essaye de m’améliorer chaque jour. 

En France, ce n’est pas évident de trouver des bonnes épiceries italiennes mais récemment j’ai trouvé un commerce sympa tout prés de chez nous, à coté de Marne-la-Vallée qui propose une variété de produits italiens à petits prix et de qualité ! Ce qui n’est pas toujours le cas. Beaucoup de restaurants espèrent attirer des clients avec des enseignes soi-disant italiennes.

Même si je vie en France depuis une vingtaine d’années, je te rejoins sur cette idée : la culture italienne doit être présente dans mon foyer avec la cuisine, les valeurs et la religion. Pour moi, la famille est un pilier.

 

A très vite, 

 

Aldo

 

A Crépy-en-Valois, Le 15 mars 2019

 

Cher Aldo,

Je suis très heureuse d'avoir reçu ta lettre. J'ai toujours autant de plaisir à partager mon passé avec toi.

Comme tu as pu lire dans ce que je t'ai écrit précédemment, je me suis occupée de mes enfants pendant longtemps. Je suis devenue assistante maternelle à l'âge de 50 ans, j'ai donc gardé beaucoup d'enfants et j'ai aussi fais de la couture. Et toi tu as toujours travaillé dans la menuiserie ?

Dans notre échange de lettres, nous avons beaucoup parlé du passé, si l'on parlait un petit peu du futur maintenant ? Tu n'as pas envie de retourner vivre en Italie pour ta retraite même cela te paraît loin ! Envisages-tu d'acheter une maison là-bas avec tes enfants et ta femme ?

Moi, je suis tellement bien ici… Si c'était à refaire je ne changerais rien. J'adore la France. Je me sens aussi bien française qu'italienne.

J'ai fondé ma famille ici. Malgré tout, l'Italie restera toujours dans mon cœur.

J'ai beaucoup apprécié cette échange de lettres qui m'a enrichit. Je me suis ainsi dévoiler, tout en apprenant beaucoup sur ton histoire.

J'espère avoir réussi à te transmettre un morceau de mon passé.

Je te souhaite le meilleur pour toi et ta famille et je serais très heureuse d'avoir de tes nouvelles dans le futur. Pourquoi pas se rencontrer un jour, tous ensemble ?

 

Affectueusement,

Nelly

 

A Orrouy, Le 30 mars 2019

 

Chère Nelly,

Je te remercie pour cette dernière lettre.

J’apprécie ma vie actuelle en France et pour moi retourner en Italie reste un immense plaisir. Les moments passés en Italie sont courts mais tellement précieux. La France est mon pays d’accueil mais l’Italie le pays de mon cœur. J’aimerais sincèrement posséder un bout de terre en Italie et par la suite construire une maison.

 Je suis né en Italie mais j’ai vécu une partie de ma vie en France et je revendique ma différence.

Merci pour cet échange de lettres, je trouve que nous avons bien joué le jeu. Finalement on y prend goût ! 

Je serais heureux de vous rencontrer en retour.

En espérant te voir très vite,

Aldo

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