Raconte-moi (Raccontami)

Élise Roux
Raconte-moi (Raccontami)
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli en 2018 par Élise Roux

par : Roux Élise

Télécharger la fiche au format PDF
Lecture du texte complet: 

Afin de remplir mon devoir de petite fille exemplaire, j’arrive ce samedi chez mes grands-parents pour y passer la journée, mais surtout pour discuter. Après un copieux repas, nous nous installons dans la salle à manger. Alors, ma grand-mère, Jacqueline Roux (née Pacchiana), se résout à me dévoiler une partie de son passé, l’histoire de ses parents et grands-parents. 

Giovanni Cornolti : pilier d’une génération d’immigration 

Giovanni Cornolti, né en 1883, fut, semble-t-il, un père heureux aux côtés son épouse Elisabetta Cornolti et de ses huit enfants. Sa situation en Italie était menacée par deux fléaux :  la pauvreté, qui commençait désespérément à ronger sa famille malgré son travail de bûcheron à Zogno, province de Bergame, et la politique qui influa également grandement sur le choix de la famille. En effet, Giovanni était membre du parti socialiste italien durant la montée du fascisme en Italie dans les années 1920. Les Fasci di combattimento, les squadristi et autres organisations fascistes firent régner la terreur dans le pays, en utilisant le manganello (le gourdin) et l’huile de ricin. Giovanni était militant et il en a avalé de l’huile de ricin ! La pauvreté de la famille et l’opinion politique du père eurent également une influence sur ses enfants, notamment sur l’une de ses filles, Cornolti Maria Elisabetta. Elle raconta à Jacqueline, sa fille, qu’elle allait à l’école privée religieuse des sœurs, unique école à l’époque, et qu’elle se faisait systématiquement mettre au fond de la classe : punie à l’âge de sept ans pour ne pas avoir d’argent et être la fille d’un socialiste. Toutes ses raisons décidèrent Giovanni et Elisabetta à partir. La France avait à ce moment-là un grand besoin de main-d’œuvre et les politiques d’accueil étaient assez libérales. Au cours de l’année 1922, ils se sont donc rendus en train à Brignon (Gard) accompagnés de leurs huit enfants, dans l’espoir d’une vie meilleure, loin du fascisme et de la misère.

Brignon

En arrivant dans le village de Brignon, Giovanni n’eut, semble-t-il, pas de difficultés à s’installer ni à trouver du travail : il estimait le bois et était bien mieux payé qu’en Italie, même s’il travaillait dur. Dans cette nouvelle vie, ses enfants n’allaient plus à l’école, du moins Maria. Elle apprit bien la langue française mais commença très tôt à « faire des ménages » et autres petits emplois. Elle cira également les chaussures d’un juge de paix, ce qui fut apparemment un événement marquant pour Jacqueline car elle s’en souvient encore à 87 ans passés.

Puis Giovanni fut l’instigateur d’un flux migratoire : ses frères vinrent à plusieurs reprises travailler mais ne restèrent pas. En 1925, il fit aussi venir, l’homme qui deviendra son gendre, Pacchiana Angelo Giacomo. Quittant lui aussi Zogno et une fratrie de douze enfants, il partit de sa province natale pour travailler. Dans un premier temps, il travailla dans l’est de la Lorraine en tant que carrier, puis il s’installa lui aussi à Brignon et épousa Maria alors qu’ils avaient tous les deux vingt ans. De cette union naquit, le 8 décembre 1930, Jacqueline Pacchiana, fille unique d’immigrés, ma grand-mère. Comme nous pouvons le constater, ils n’ont pas choisi de lui donner un prénom italien, marque d’une volonté d’intégration. Tous deux issus d’une famille nombreuse (huit et douze enfants), ils ont fait le choix de n’avoir qu’un seul enfant. Jacqueline suppose qu’ils n’ont peut-être pas voulu répéter le même schéma que leurs parents, en partie pour être sûrs de pouvoir subvenir aux besoins de tous.

Au travail

Comme cela a déjà été mentionné, la France manquait de main-d’œuvre, aussi je ne fus pas surprise d’apprendre que la famille, les hommes surtout, n’a pas eu de mal à trouver du travail. Mais ils devaient travailler dur et généralement plus dur que les autres pour gagner plus, ce qui, selon Jacqueline, était une source de conflits entre immigrés et natifs. Ils étaient jaloux, dit-elle. C’est, selon elle, pour cette raison que clichés et préjugés comme « sales Italiens, mangeurs de macaronis » sont apparus. Malgré certaines amertumes, la famille gagnait assez bien sa vie, même si les conditions de travail n’étaient pas forcément légales. En effet, avant d’être naturalisé, le père de Jacqueline avait des visas de travail qui n’étaient pas toujours renouvelés à temps lors des contrôles de police (ou pas renouvelés du tout) ce qui faisait de lui un travailleur au noir : il devait souvent se cacher dans la remise de son patron ou bien dehors lors des contrôles. Les frères du grand-père Giovanni essayèrent eux aussi de tenter leur chance en France, en se lançant parfois dans des petites épiceries, mais rentrèrent en Italie car même si le travail était mieux payé, il fallait travailler très dur et loin des siens et de sa culture.

Ce travail fut facilité par la naturalisation de la famille : Jacqueline, qui avait tout juste neuf ans, ainsi que ses parents furent naturalisés le 23 février 1939, juste avant que les lois ne se durcissent sur les conditions de naturalisation, et ils conservèrent précieusement le document.

Peu après cette naturalisation, la Seconde Guerre mondiale éclata et le 3 septembre 1939 la France déclara la guerre à l’Allemagne et, par conséquent, à ses alliés. Giacomo fut recruté dans l’armée française, dans l’auxiliaire. Il ne combattait pas à cause d’un œil qu’il avait perdu dans les carrières de Lorraine. Cette situation fut assez complexe sachant que son frère, resté en Italie, combattait dans l’armée italienne. Indirectement, les deux frères se battaient donc contre leur gré et l’un contre l’autre. Jacqueline a quelques souvenirs de rencontres entre sa famille et le frère de son père à Bandol, où ils réussissaient à se retrouver de temps en temps. Les deux survécurent à cette guerre. Le père de Jacqueline, conseillé par son supérieur, qui prévoyait une dure et longue guerre, avait fait de très gros stocks de sucre dans la remise de la maison. Cependant, selon elle, Brignon n’a pas été touché tant que ça par la guerre. Malgré les tickets de rationnement, la famille vivait assez bien, avec la ménagerie (poules, cochons, chèvres, lapins et moutons !) qui leur garantissait de quoi manger; et le pain ne manquait pas.

Jacqueline
 
 La première fois où j’ai essayé de savoir si la famille avait été victime de discrimination, Jacqueline m’a assuré qu’il n’y en avait pas eu et qu’elle avait passé une enfance très heureuse entre Brignon et Nozières. Une enfance heureuse et paisible à travers la campagne, à trois sur une motocyclette, Jacqueline cachant la plaque d’immatriculation avec un béret pour ne pas se faire repérer par les gendarmes. Cependant, je lui découvris une certaine haine envers quelques-uns de ses camarades, à qui elle rétorquait « sales Français » quand ils la traitaient de «sale Italienne». En effet, même si elle m’a assuré que les piques entre camarades ne l’atteignaient pas (ou plus ?), elle me confirma qu’elle passait le plus clair de son temps avec des enfants italiens ou fils d’immigrés italiens, créant en quelque sorte un clan. Si les familles Cornolti et Pacchiana se sont bien installées à Brignon et que Jacqueline est à présent soulagée qu’il n’y ait pas eu de vêpres « brignonnaises » ni de massacre des Italiens comme à Aigues-Mortes, certaines personnes ne semblaient pas les porter dans leur cœur. En effet, une simple querelle entre voisins fit ressortir l’insulte « sales Italiens » de la bouche des voisins du dessous. Tout cela peut paraître risible au vu de l’objet de la querelle qui était que l’un (le sale Italien) se couchait tôt pour se lever tôt le matin et que l’autre se couchait très tard pour se lever tard le matin. Les deux, faisant plus ou moins intentionnellement beaucoup de bruit, eurent du mal à se supporter. Cela ne représente cependant qu’une pierre à l’édifice discriminatoire de la communauté italienne en France depuis les années 1920. Par exemple, Jacqueline me raconta que toute jeune, elle se fit punir avec certains de ses camarades à l’école primaire par Mme Mazel : ils attendirent des heures dans une pièce pour finalement se rendre compte qu’elle les avait tout simplement oubliés. Ils durent alors sauter par la fenêtre pour s’échapper. Le troisième élément marquant, mais pas des moindres, dont Jacqueline fut témoin au cours de son enfance, fut l’emprisonnement de son grand-père à la prison d’Alès (autrefois le fort Vauban jusqu’en 1986). Un de ses fils était allé chaparder de la nourriture dans une maison voisine bien connue de la famille. Mais au lieu de venir en parler aux Cornolti-Pacchiana, les parents décidèrent de porter plainte. Cela aboutit à la culpabilité du fils, mineur, était sous la responsabilité du père. C’est ainsi que Giovanni effectua un petit séjour en prison ; et les voisins qui avaient porté plainte ne furent plus, comme on pouvait s’y attendre, dans le cœur de la famille. Là aussi ne résident que des suppositions de «racisme», mais derrière certaines coïncidences se cachent parfois des vérités. 

France ou Italie ?
 
Si la petite famille s’est bien installée en France, elle n’en oublia pas pour autant son Italie natale. Les parents de Jacqueline furent même incités par leurs frères et sœurs à revenir y habiter mais ils ne flanchèrent pas. Jacqueline ajoute : « moi je n’avais pas envie de partir, je suis née ici et je suis française ». En dépit de certaines réactions xénophobes, ma grand-mère s’est donc bien approprié son pays et s’y est identifiée. Si la famille n’y retourna pas, elle conserva certains liens privilégiés et certaines habitudes. Elle effectua de nombreux voyages en Italie pour voir le reste de la famille et vice-versa.

Héritage des partisans lombards, Bandiera Rossa était régulièrement chantée par le grand-père Cornolti, militant du PSI. Cette chanson s’inspirant de la révolution russe de 1917 fut très appréciée par les militants de gauche : lors des manifestations du Parti Socialiste français dans les années 1980, ce chant était souvent clamé et acclamé par les socialistes. Le grand-père Cornolti et son gendre étaient des chasseurs et pêcheurs invétérés et l’arrière-petit-fils Olivier, le fils de Jacqueline, eut beaucoup de plaisir à apprendre les rudiments de la chasse avec son arrière-grand-père. À ce propos, il me raconta que Giovanni achetait toujours ses fusils en Italie, de la marque Beretta, car ceux-ci étaient plus longs et plus précis que ceux des Français, et grâce à cela, il ne manquait jamais son coup et épatait les chasseurs français.

Le Tour de France était beaucoup suivi à cette époque et la famille Cornolti-Pacchiana le suivait assidument. Elle soutenait fortement les coureurs italiens, tels que Fausto Coppi, le premier Italien à réaliser le double Tour d’Italie et de France en 1949 et en 1952, Gino Bartali, qui a gagné deux Tours de France en 1938 et 1948 et trois Tours d’Italie. Ce dernier fut messager clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale et a sauvé beaucoup de juifs et, à ce titre, a été reconnu « juste parmi les nations » en 2013. Enfin, elle soutenait aussi Felice Gismondi, également vainqueur du Tour de France en 1965 et d’autant plus supporté par son origine bergamasque (né à Sedrina).

Le vin fut en Italie comme en France un élément intégrateur, un lien social et une habitude qui perdura dans le quotidien de la famille, tout comme la cuisine italienne que Jacqueline préfère même si elle raffole également de la cuisine française. Étant sa petite fille, je suis témoin de ses nombreux et délicieux plats de lasagnes, ravioli, polenta, tiramisu, etc. mais aussi des vins et champagnes français, dont se délectent Jacqueline et Francis, son mari français.

Si le grand-père Cornolti et ses enfants parlaient italien, les parents de Jacqueline ne parlaient que le dialecte bergamasque entre eux. C’est pourquoi, elle apprit le dialecte plus ou moins à l’oreille, en écoutant leurs conversations et durant leurs voyages en Italie. Elle ne parla donc jamais italien, même si elle le comprend bien et que son bergamasque d’aujourd’hui est parsemé de français et de patois (occitan).
 

La religion était plus importante en Italie qu’en France et elle m’avoua que si elle avait fait sa communion, c’était plus par tradition que par réelle foi en dieu. En parlant de religion, elle pense également que l’intégration des Italiens par rapport à celle des Maghrébins de confession musulmane a été plus facile en partie grâce au fait qu’ils avaient le christianisme en commun. De ce point de vue, les Italiens étaient et sont encore plus semblables à leurs voisins transalpins, bien que la religion n’ait pas le même poids et la même place dans les deux pays. D’un autre côté, elle pense également que cette intégration a été plus facile car le contexte politique et économique n’était pas le même. 

Toujours selon Jacqueline, il y avait et il y a beaucoup plus de bénévoles qui s’occupent des personnes âgées dans les maisons de retraites en Italie qu’en France.

La mort n’oublie pas
 
Lors de la mort de Giovanni Cornolti et de Giacomo Pacchiana, plusieurs frères se déplacèrent en France pour les funérailles. Le glas fut sonné dans l’église de Poscante et leurs noms furent mentionnés en l’honneur de ses ex-poscantini dans le bulletin paroissial. Jacqueline me confia également qu’elle resta très touchée, tout au long de sa vie, lorsqu’elle allait se recueillir sur les tombes de ses oncles et cousins en Italie.

Jacqueline garda contact pendant un certain temps avec le reste de sa famille en Italie mais perdit le fil peu à peu, mort après mort. En effet, à 87 ans passés, elle me dit avec un regard qui se veut amusé, mais sous-jacent de vérité, qu’elle connaît plus de monde sous terre au cimetière que sur terre. Elle se laisse guider par le destin, et me dit souvent : « Tant qu’il fait jour demain, tout va bien, s’il fait nuit, tant pis ». Elle ne garda pas contact avec les descendants de sa génération. Elle n’eut pas forcément envie de transmettre ses origines, que ce soit à son fils unique ou à ses petits-enfants (dont moi), sans trop savoir pourquoi. Peut-être que nous n’avons pas assez insisté pour connaître son histoire. Cependant malgré sa pudeur, j’ai constaté qu’elle éprouvait un certain plaisir à raconter son histoire. J’ai également remarqué que, malgré une volonté et le sentiment d’être française, malgré le fait de s’être mariée avec un Français et tutti quanti, elle n’en a pas pour autant oublié ses origines, de manière inconsciente peut-être. Elle garda d’ailleurs en tête le trajet pour aller jusqu’à Poscante en train : Nîmes-Milan, puis Milan-Bergame puis Zogno puis Poscante.
    

Sa vie fut jalonnée par des rencontres, françaises et italiennes, mais à travers son récit je me suis aperçue que les Italiens, avec qui elle a gardé des liens très forts, ont plus marqué ma grand-mère. En effet, elle eut beaucoup de camarades italiens étant jeune et son mariage avec Francis Roux ne les empêchèrent pas tous deux de visiter l’Italie et de nombreux autres pays, le temps de la retraite venu. Le couple est d’abord parti travailler à Paris et Marseille avant de s’installer à Brignon puis Collias. Jacqueline était la plupart du temps employée dans des usines pour des emplois non qualifiés pendant que Francis, qui avait passé le concours de La Poste, y travaillait en tant que receveur. À chaque ville son lot de rencontres et Marseille fut particulièrement accueillante. Le couple rencontra dans cette ville de nombreux Italiens et lia des liens d’amitié et de solidarité avec un couple italien qui employait Jacqueline comme aide-ménagère. Ce couple assez aisé leur légua de nombreux livres, tableaux et meubles lorsqu’ils partirent ; Jacqueline et Francis les conservèrent soigneusement. Une autre famille marquante habitant en Italie a croisé le chemin de Jacqueline à Collias, avec qui elle garde un contact téléphonique régulier et à qui elle rend visite quelques fois. J’étais d’ailleurs « promise » à un certain Claudio étant petite, ce qui m’embarrassait beaucoup car, d’une part, je ne le connaissais pas et d’autre part, j’entendais tellement parler de ces personnes que je pensais qu’ils faisaient partie de la famille. Il me semblait donc indécent de me marier avec un cousin, de quelque degré que ce soit. Tous ces liens qu’elle a gardés m’ont semblé être les témoins d’une grande solidarité entre ses fils d’immigrés italiens. Cette famille propose toujours à mes grands-parents, à mon père et à moi-même de venir les voir en Italie.

La mémoire en héritage : que nous reste-t-il vraiment ?
 
De cette Italie, et surtout de Giovanni, est restée dans la lignée une certaine force de caractère. Jacqueline est connue de tous pour ne pas mâcher ses mots, tout en étant très aimante, joviale et drôle. Son fils, Olivier, a également hérité du fort caractère de sa mère, mais aussi du militantisme de gauche de son arrière-grand-père, dans l’altruisme et la défense des plus démunis face à certains régimes politique.
Je ne saurai pas trop définir ce qu’il me reste. Des souvenirs, récits, écrits d’une vie, témoignage d’un passé important qui me fait comprendre le présent, le pourquoi du comment, et qui me permettra de mieux définir l’avenir.

Rien ne vaut la philosophie de Jacqueline, qui me dit souvent « Tant qu’il fait jour demain, tout va bien, et s’il fait nuit, tant pis ».

 
Récapitulatif de la famille :

Fille : Jacqueline Roux (née Pacchiana) 1939-
Père :  Pacchiana Angelo, Giovanni, Battista 19/03/1903-05/12/1978 à 75 ans
Mère : Cornolti Maria Elisabetta 05/03/1910-22/02/1985 à 75 ans
Grand-mère : Paolina Cornolti, morte à 54 ans (1886-1940)
Grand-père : Cornolti Giovanni, mort à 80 ans (1883-1963)
 

Élise Roux, 2018

Année de recueillement du témoignage: 
année de rédaction :