Sur les traces de Getulio et Ida

Léa Sanguinetti
Sur les traces de Getulio et Ida
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli en 2016 par Léa Sanguinetti

par : Sanguinetti Léa

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Lecture du texte complet: 

    J’ai choisi d’interroger Elisabeth Sanguinetti, née Elisabeth Baruffi, ma mère, à propos de ses grandsparents, mes arrière-grands-parents, Getulio et Ida Baruffi, nés en 1896 dans les Marches. Getulio est parti d’Italie au début des années 1920 (ma mère ne se souvient plus de la date exacte) d’abord vers Nice puis vers Châteauneuf-du-Pape car il avait des connaissances là-bas. Beaucoup d’Italiens de la même région s’installaient au même endroit en France. Ils venaient des Marches, plus précisément d’un endroit entre Rimini (Émilie-Romagne) et Pesaro (Marches). Getulio voulait d’abord voir s’il pouvait trouver un travail durable pour ensuite faire venir sa femme et ses deux enfants, Giuseppe et Marsiglio, nés respectivement en 1920 et 1922. Il trouva du travail dans les vignes (taille de la vigne, vendanges…).
        Étant un bon travailleur, Getulio obtint le droit de faire venir sa famille. Ida le rejoignit alors en 1924, en train, accompagnée d’une de ses sœurs et de ses deux enfants. Le voyage ne fut pas difficile malgré des au revoir douloureux à sa famille sur les quais de la gare : Ida était l’aînée d’une fratrie de dix enfants et servait de deuxième maman à tous ses frères et sœurs. Ses parents étaient plutôt aisés mais « cet argent, on ne sait pas où il est passé, dilapidé aux jeux ou tout simplement passé dans l’entretien des enfants et de la famille peutêtre, dix gosses ça s’entretient ». Dans le train, les enfants jouaient et Ida savait qu’elle retrouverait son mari à l’arrivée. « Était-ce une
déchirure de dire au revoir à son pays ?». De toute façon tout le monde partait, ils n’avaient pas le choix. C’était la misère. » 
  
    Durant le voyage, la sœur d’Ida, qui l’accompagnait, a eu la peur de sa vie car, en charge de la surveillance de Marsiglio âgé de deux ans, 
elle l’avait perdu : il s’était endormi sous la banquette du train, épuisé d’avoir tant joué. 
    Mon grand-père, Marcel Baruffi, né Marsiglio Baruffi en 1922, arrivé en 1924 à seulement deux ans, ne garda pas de souvenir de l’Italie : il n’avait connu pratiquement que la France. À six ans, il entra à l’école où il parlait français avec ses camarades. À la maison cependant il parlait le dialecte italien de ses parents.
    Malgré le fait qu’ils travaillaient, la famille était toujours pauvre. À la fin de l’école primaire, lors de la remise des prix, Marcel vécut un événement qui le marqua et changea sa vie. Quand les autres enfants reçurent des livres, entre autres choses, lui reçut un short car le sien, trop abîmé, avait été déjà reprisé de nombreuses fois. Ma mère m’a confirmé ce que lui-même m’avait déjà raconté : il eut très honte ce jourlà. Je me souviens l’avoir entendu dire, au bord des larmes : « ça a été la honte de ma vie ».
    Ce jour-là il jura de ne plus jamais être pauvre. Il choisit de partir travailler à son tour pour aider sa famille et mentit alors sur son âge, car ayant seulement treize ans à l’époque, il n’était pas autorisé à travailler. Il commença par s’employer dans une menuiserie, puis partout où il pouvait.
    1939, début de la seconde guerre mondiale. Marcel, comme beaucoup de jeunes nés en 1922, fut réquisitionné pour effectuer son Service de Travail Obligatoire (STO) dans des usines en Allemagne. Pour lui c’était hors de question. D’abord parce que cela l’empêchait de gagner de l’argent et ainsi d’aider financièrement sa famille. Puis parce qu’il s’agissait de travailler pour l’ennemi du pays qui les avait accueillis et nourris. Ida partit à Avignon en vélo, depuis Châteauneuf-du-Pape, après avoir tué sa plus belle poule pour l’offrir aux officiers qui « crevaient de faim eux aussi ». Elle voulait qu’ils fassent sortir Marcel du centre où ceux qui devaient partir étaient réunis. La tentative échoua. Marcel s’échappa alors près de la gare et prit l’identité de son frère Giuseppe, décédé quelques années auparavant dans un accident. Il a toujours été très important pour lui de respecter et de servir le pays qui l’avait accueilli. Après s’être échappé il devint résistant et partit dans le maquis. 
    Nous n’avons pas su, ni ma mère ni moi, trouver la date précise mais à une époque mon grand-père choisit, pour ses parents et lui-même, d’abandonner la nationalité italienne. Getulio et Ida faisaient tout pour survivre et étaient dépassés, ils ne se sont pas opposés à sa décision. Marcel était devenu le chef de la famille et avait décidé que plus jamais ils ne retourneraient vivre en Italie. Personne dans la famille ne devait plus parler italien, il fallait s’intégrer et parler français même à la maison. Il fallait devenir français. Getulio et Ida n’ont jamais su lire et écrire le français, mais le parlaient. Ils ont obtenu le décret de naturalisation en 1931, alors qu’ils étaient en France depuis le début des années 1920. Getulio avait envoyé une lettre au préfet, en 1935, pour demander de faire venir la mère d’Ida en France car cette dernière était malade, et qu’il avait besoin d’aide pour s’occuper d’elle. Cette anecdote montre que les conditions pour rentrer en France étaient strictes.

    « S’ils travaillaient bien et que les propriétaires avaient besoin de travailleurs, les ouvriers pouvaient faire venir leur famille pour les faire travailler, en se portant garants pour eux ». C’est ce qu’a fait Getulio, mais Ida ne travaillait pas car elle s’occupait des enfants. Il a également pu faire venir son cousin, Evaristo, qui a pu, plus tard et avec toutes les autorisations nécessaires, faire venir sa famille. Evaristo a toujours été très reconnaissant pour tout cela.

    Mon grandpère, Marcel, n’écrivait pas bien le français. Cela a toujours été une grande gêne pour lui. C’est pour cela qu’il s’est toujours intéressé à nos résultats scolaires ; c’était important pour lui que nous réussissions pour ne jamais connaître la misère dans laquelle lui avait vécu. Il se considérait comme bloqué dans sa progression.
    Il n’y a jamais eu, malgré tout, de rejet de l’Italie. Cela restait son pays d’origine ainsi que celui de ses parents et de son frère (ses deux sœurs cadettes étant nées en France). Mais il était conscient que l’Italie n’aurait jamais pu lui donner la vie qu’il pouvait construire en France, « alors il fallait se montrer reconnaissant envers le pays d’accueil et ne pas se différencier ».
    Après la guerre Marcel avait toujours l’ambition de se sortir de la misère. Nous n’avons pas pu retrouver les dates exactes mais ma mère m’a raconté ce que mon grand-père ainsi que ma grand-mère (qu’il rencontra en 1939, à dix-sept ans) ont fait afin que leurs enfants et petits-enfants aient une vie meilleure que celle qu’ils avaient eue. Marcel a commencé par acheter un petit camion, avec un ami, afin de ramasser le verre dans les environs de Vergèze, dans une ancienne usine Perrier, et de le revendre pour des entreprises de recyclage. Ensuite il a également vendu du charbon en même temps qu’il tenait, avec ma grand-mère, un restaurant-dancing qui s’appelait Le Lapin bleu et plus tard le Virginia. Puis il a ouvert des entreprises de transport. En premier lieu l’Association Provence Touraine qui faisait le transport entre Avignon, Bourges, Tours, puis, avec de nouveaux associés, il fonda l’Union des Transporteurs de Provence (UTP). L’UTP prit petit à petit de l’ampleur. Mais après des problèmes avec ses associés, il choisit de vendre ses parts et d’acheter à Perpignan. Il s’occupait alors des trajets PerpignanBordeaux. Il lui arrivait d’acheminer de la marchandise d’Espagne. Cette entreprise marchait bien. Par la suite il a également fondé des sociétés immobilières, toujours en activité aujourd’hui et gérées par ma famille. Sortir de la misère avait toujours été une obsession car toute sa famille avait toujours manqué d’argent, notamment pour manger, et il en avait énormément souffert dans sa jeunesse.  
    Ma mère ne sait pas si Getulio et Ida sont retournés en Italie, ne serait-ce que pour les mariages ou les décès dans la famille. Ils n’avaient pas les moyens. De plus les conditions politiques ne le permettaient pas.
    Getulio était quelqu’un de taciturne qui ne parlait pas beaucoup. Ida, elle, parlait un peu plus, mais surtout de tout ce qui touchait à la nourriture : « je l’entendais toujours dire “elle est trop maigre cette petite !” en parlant de moi. » Ils avaient tous les deux un accent très prononcé.
 

Léa Sanguinetti, 2016

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