Une grande fratrie

Bénédicte Sylvain
Une grande fratrie
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli par Bénédicte Sylvain

par : Sylvain Bénédicte

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Une famille unie

De l’union de mon grand‑père Felice Antonio Marotta et de ma grand‑mère Maria Marotta sont nés huit enfants : Pasquale, Giuseppe, Pia, Gino, Elvira, Elena, Flora (ma mère) et Claudio (le seul à être né en France). Mon grand‑père, Felice, et ses deux fils aînés travaillaient à la cimenterie située à côté de leur village, Montecalvo Irpino dans la province d’Avellino, non loin de Naples. Pia, l’aînée des filles, a accepté de partager ses souvenirs parfois douloureux de leur vie passée en Italie et de leur arrivée en France. Pia arrêta l’école à douze ans pour devenir apprentie couturière.  « Ça aurait pu fonctionner » me dit‑elle « si je n’avais pas autant manqué l’école pour aider ta grand-mère à élever les enfants. Je l’aidais dans les tâches ménagères et je m’occupais des plus petits. Moi, si tu veux, mon enfance je l’ai passée à m’occuper de tout le monde. Lorsque j’étais encore à l’école, la maîtresse est venue voir ma mère un jour en lui disant qu’elle devait me laisser aller en classe, ça a mis ta grand‑mère dans une colère qui a duré plusieurs jours. Je n’ai pas non plus pu finir ma formation de couturière correctement. Il faut aussi que tu saches que là où nous habitions c’est loin de ce qu’on connaît aujourd’hui : on vivait dans une sorte de maisonnette rudimentaire, nous avions une pièce qui faisait cuisine et chambre pour les enfants et une autre petite chambre pour les parents. Pas d’eau courante et pas d’électricité. L’eau, on allait la chercher à la fontaine avec des seaux et on faisait la lessive au lavoir du village. On avait un poêle à bois autour duquel on s’asseyait tous en rond pendant les repas. En tout cas nous étions bien entourés, il y avait toute notre famille, les grands‑parents (excepté le grand‑père maternel qui était parti aux États-Unis), les tantes, les cousins etc. et les jours où nous allions faire cuire les grosses miches de pain au four communal étaient toujours des moments très festifs. Mais bon, comme on ne connaissait rien d’autre on ne savait pas ce qu’on manquait, on était bien, on était tous ensemble et ça suffisait. » Ma tante n’aime pas parler de cette période‑là car le plus souvent les autres ont du mal à la croire ; cela fait penser aux conditions de vie du siècle dernier, pourtant ils ont réellement vécu dans ces conditions. Cependant, cette période quelque peu difficile, ma tante se la remémore avec sourire et émotion, elle s’y représente ses amis d’enfance, sa vie sociale, ses habitudes. Pour elle, malgré les conditions rudimentaires, son enfance s’arrête à partir du moment où ils sont arrivés en France.

« Le travail c’est la santé »

Un jour la cimenterie de nuit ferma ses portes pour toujours et mit au chômage bon nombre d’hommes, dont mon grand‑père et ses fils aînés. Le frère de mon grand‑père, lui, avait déjà émigré en France avec sa femme. Lorsqu’il envoyait des courriers, il leur faisait part de la forte demande de main d’œuvre dans la région des Hautes‑Alpes. Mon grand-père décida donc de le rejoindre, d’abord seul, pour trouver un travail et un logement. En effet, une crue avait détruit les ponts, notamment là où sont arrivés mes grands-parents avec leurs enfants en 1965. Il y avait donc un besoin de reconstruction important, les ponts, les routes, etc. De plus, c’était à l’époque un endroit où les infrastructures ne répondaient plus suffisamment aux besoins de la population grandissante, il fallait donc les développer, les créer. Felice Marotta s’est retrouvé dans ce village, Guillestre, où mes parents et moi vivons toujours, ainsi que ma tante Pia. Cependant, l’unité de la famille fut rompue car ils sont arrivés séparément et à des dates différentes. Mon grand‑père, le premier, a d’abord travaillé en tant que maçon, et cherché un logement pour faire venir le reste de la famille. Ce sont ensuite Giuseppe, à l’âge de dix-sept ans, et Pia, à l’âge de quatorze ans, qui sont venus le rejoindre. Giuseppe a alors pu bénéficier d’une formation en menuiserie-ébénisterie, une formation dont il n’aurait jamais vu la couleur en Italie m’explique ma tante. Ce fut au tour de Pasquale et Gino de les rejoindre, où eux aussi purent se former en maçonnerie et en plomberie-électricité. Ces hommes furent considérés comme de très bons ouvriers et étaient appréciés de leurs patrons « qui étaient bien contents de les payer une misère » ajoute ma tante. Quant à elle, son quotidien ressemblait à celui d’une femme au foyer : elle se chargeait de toutes les tâches ménagères de ce nouveau foyer, assumant le rôle de mère pour ces hommes, ma grand‑mère étant restée en Italie avec les autres enfants. Elle me dit avoir vécu un vrai déracinement à cause de cela : « arriver avec mes frères et mon père et s’occuper d’eux comme l’aurait fait notre mère, ce n’était pas très réjouissant, je manquais vraiment de présence féminine, je dirais même que le climat était assez froid. Je regrette toujours de ne pas avoir eu d’enfance. » Pendant cette période plutôt mouvementée, mon grand‑père et cette partie‑là de la fratrie retournaient souvent en Italie voir ma grand‑mère et les autres. Au bout de quelques temps, tout fut finalement prêt pour leur arrivée et ils les rejoignirent en mai 1965. Ma mère, alors âgée de trois ans, ne se souvient pas très bien de sa vie en Italie ni du voyage en question. C’est pourquoi j’ai fait appel à ma tante, ce qui a mis en évidence le fait qu’au sein d’une même famille, les vécus et les points du vue sont souvent très différents. En racontant ce voyage, vécu plutôt comme un exil, ma tante me parle de la première impression qu’elle a eue de la région des Hautes‑Alpes après avoir passé le col de Montgenèvre. « C’était pour moi un environnement menaçant, des montagnes sombres et immenses qui contrastaient vraiment avec les collines que j’avais connues.  Nous avions passé vingt‑quatre heures dans le train depuis Naples jusqu’à Oulx, puis nous avions pris un taxi de Oulx jusqu’à Guillestre, nous étions très fatigués. » Ma tante n’avait pas d’a priori particuliers sur la France, elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre et ne connaissait pas du tout ce pays avant de s’y installer.  « L’Amérique, me dit-elle, par contre j’en rêvais. Je me souviens des colis qu’on recevait quand j’étais petite de mon grand‑père maternel qui était parti travailler aux États-Unis. Des belles robes, des bonbons, des jouets, des photos, l’Amérique représentait pour moi l’abondance et la facilité, ça avait l’air incroyable. »

Une communauté de constructeurs 

Ma famille avait rejoint d’autres membres de la famille et avait fait venir d’autres personnes du village, et d’autres encore des alentours de leur village d’origine. De fil en aiguille, un vrai réseau d’Italiens composé d’une dizaine de familles était arrivé à Guillestre. Cela constituait un vrai réconfort dans la mesure où ils pouvaient compter les uns sur les autres. Lorsque j’énonce le problème du racisme et des stéréotypes, comme « les Italiens sont des voleurs », voici ce que me répond ma tante : « On était une communauté de constructeurs, certainement pas de voleurs, le travail qu’on faisait personne n’en voulait et quand même il n’y avait pas assez de monde pour répondre à la demande, alors “voleur”, je ne vois pas de quoi. Ce qu’on entendait beaucoup aussi comme stéréotype c’était : “les Italiens sont nés avec une truelle à la main”. C’est vrai que la plupart étaient maçons ou menuisiers. Mais après tout, on a aidé à construire le coin, c’était une chance pour la région, il n’y avait que des fermes ici avant.  Mais dans l’ensemble je n’ai pas vraiment souffert de racisme, j’imagine que les gens parlaient de nous, mais ils ne nous disaient rien de méchant en face. Moi je me suis fait rapidement une place, je me suis adaptée et ils m’ont aussi acceptée comme j’étais. Je faisais parfois l’objet de moqueries sans grande importance comme l’odeur de la cuisine italienne ou le fait d’être une famille nombreuse. »

Pour ma mère qui a quitté l’Italie très jeune, l’expérience est positive car en Italie ils n’avaient rien et en France ils ont pu améliorer leurs conditions de vie, si c’était à refaire elle le referait certainement. C’est comme si pour elle l’Italie n’avait jamais été son pays, elle ne se sent pas émigrée, ayant appris tout de suite le français et s’étant bien intégrée. Pourtant elle parlait italien avec sa mère, enfin une sorte de napolitain. Je pense que la pression que mettait ma grand‑mère sur les enfants plus jeunes pour qu’ils soient bons à l’école, qu’ils ne se fassent pas remarquer, qu’ils soient un vrai modèle de vertu et qu’ils s’intègrent bien, afin de ne laisser aucune chance au racisme de les atteindre, fait que ma mère a peu à peu « oublié » ses origines. Ma mère n’a jamais connu de racisme me dit‑elle, sauf une fois : « quand j’étais en primaire, je devais passer en CM1 mais la classe allait être surchargée donc ils ont fait redoubler trois élèves émigrés italiens. J’avais 12,5 de moyenne et je devais redoubler. Ils avaient laissé la priorité à des enfants français, dont un qui était mon voisin à l’époque et qui avait de très mauvais résultats. Ta grand-mère ne pouvait pas protester, elle ne comprenait pas les papiers à remplir pour contester la décision et n’avait pas envie de se faire remarquer. J’ai donc redoublé. »

Ma tante, elle, s’est sentie comme arrachée à sa terre natale. Elle avait quatorze ans quand elle est arrivée en France et dit avoir subi la décision de ses parents. Si c‘était à refaire, me dit‑elle, elle ne le referait pas. Elle a dû quitter tous ses amis, l’environnement qui lui était familier et ses grands‑parents qu’elle affectionnait beaucoup. Son grand‑père paternel est mort de chagrin après avoir vu partir en France tous ses petits‑enfants. Elle dit ne jamais avoir renoué d’amitié aussi forte que ce qu’elle avait en Italie. Les premières années elle écrivait beaucoup à ses grands‑parents et à ses amis et retournait une fois par an avec ma grand‑mère à Montecalvo. C’est également très difficile pour ceux qui restent en Italie me dit‑elle, voir partir les autres au fur et à mesure et se sentir abandonné, c’est très dur. Pour ce qui est de l’intégration, elle n’est jamais allée à l’école en France et a dû apprendre le français sur le tas, trouver un travail seule, faire ses papiers seule, s’intégrer seule et se faire des amis seule. Heureusement que c’est une personne très joviale et sociable par nature : ces qualités lui ont permis de se faire une place rapidement. Cette expérience lui a appris la débrouillardise, même si elle était déjà débrouillarde en Italie, parce qu’elle a dû être responsable très jeune. Elle pense que s’ils étaient restés en Italie, leurs conditions de vie se seraient améliorées aussi, cela aurait peut‑être pris plus de temps mais cela aurait bien fini par arriver. Ma tante est restée très proche de sa culture d’origine. Je crois bien qu’elle et son frère Giuseppe sont les seuls à pratiquer encore l’italien, à retourner en Italie, se documenter en italien, regarder la TV italienne et lire des journaux italiens. Avant son décès, mon oncle Pasquale, l’aîné, parlait encore italien.

De vrais Guillestrins

Ma mère se souvient que les assistantes sociales les avaient beaucoup aidés, pour les papiers, quand ils sont arrivés et on leur avait donné des vêtements, des affaires scolaires. Ma tante me dit qu’en revanche, ma grand‑mère trouvait les assistantes sociales très intrusives, que même si leur aide avait été utile, ils surveillaient de près, ce qui la gênait beaucoup car elle n’aimait pas attirer les regards et surtout elle n’était pas habituée à ce genre d’aide sociale. Quelques années après cette arrivée massive d’Italiens, le consulat d’Italie venait même à Guillestre pour  rencontrer cette communauté. Plus tard lorsque ma mère était en primaire, un professeur d’italien du collège venait donner des cours du soir en italien aux enfants des émigrés qui étaient arrivés très jeunes et qui avaient tout de suite appris le français (comme elle) afin qu’ils ne perdent pas leur langue d’origine. Ce qu’il trouvait très dommage. Ce que moi je trouve dommage c’est que mes oncles et tantes ainsi que ma mère n’aient pas conservé leur double nationalité. Ma tante me dit qu’à l’époque ils ne savaient pas que c’était possible. Ils étaient donc tous italiens jusqu’à leur mariage respectif où ils sont devenus français, hormis mes grands‑parents qui eux ont toujours été italiens. Par conséquent, ils devaient faire des cartes de séjour à renouveler tous les cinq ou six ans, qui faisaient office de pièces d’identité pour pouvoir travailler en France. Aujourd’hui, ce qu’il reste de la vie italienne dans mon village c’est une association nommée Les Amis de Torre Pellice, constituée après le jumelage de Guillestre avec Torre Pellice il y a soixante ans. Les adhérents se réunissent régulièrement et organisent des événements, des repas, des échanges franco‑italiens (voici un petit lien pour plus d’informations : http://www.ville-guillestre.fr/page.asp?asp=jumelage ). Je croise encore les amis de ma grand‑mère qui m’ont connue enfant et dont j’ai le souvenir encore net, autour du café en train de se raconter les dernières nouvelles du voisinage en italien, tout en mangeant des Amaretti (dont je raffolais). Ces vieilles dames me parlent de ma grand‑mère et de leur époque à chaque fois que je les croise et on finit toujours les larmes aux yeux. La communauté d’Italiens est encore présente, ou plutôt ce qu’on appellerait la seconde génération, mais cela ne se remarque pas, sans les connaître on ne sait pas qu’ils sont italiens.

Je regrette de ne pas avoir demandé plus tôt toutes ces choses sur ma famille et son histoire, je regrette d’avoir attendu qu’on me le demande pour un devoir. Certes je connaissais déjà dans les grandes lignes l’histoire de ma famille mais ce que j’ai appris sur la vie de ma tante, de mes grands‑parents, sur mon grand‑père que je n’ai jamais eu la chance de connaître, m’ont émue et touchée. J’ai eu l’occasion d’entendre beaucoup de récits sur mon grand‑père envoyé sous l’État fasciste combattre en Russie alors qu’il était fraîchement marié. Il y a vécu d’atroces choses pour finalement déserter et rentrer en Italie où ma grand‑mère le cacha un long moment. Le père de ma grand‑mère, lui, avait émigré aux États‑Unis et je ne l’ai appris que durant cette entrevue. Ce sont des informations que je dois encore éclaircir avec ma tante, ma mère n’en ayant que vaguement entendu parler. J’ai eu l’impression de ne pas appartenir à la même famille tant l’image que je m’en étais faite en grandissant était différente de ce que j’ai appris lors de cette recherche. J’en suis ressortie enrichie et quelque part plus complète et cela semble avoir été également bénéfique à ma tante qui était très touchée que quelqu’un s’intéresse à son histoire. Je pense avec un peu de recul que mon choix de faire des études d’italien, outre le fait que cela me plaise, est avant tout un désir de trouver des réponses sur qui je suis et d’où je viens, sur ce que ma mère et ma famille en général ont vécu. Ma mère ne me parle jamais de tout cela et n’a jamais essayé de nous transmettre cette culture car elle n’a elle-même jamais essayé de la conserver dans son être. Je regrette de ne pas avoir posé plus de questions à ma grand‑mère avant son décès et de ne pas avoir partagé plus d’instants avec mes oncles et tantes pour en apprendre plus sur leur vécu. Je compte bien y remédier et j’espère pouvoir compter sur leur collaboration.

Histoire de Pia et Flora Marotta racontée par Bénédicte Sylvain, 2016

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