Comme un bijou ancien

Rosa Morel
Comme un bijou ancien
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli par Rosa Morel

par : Morel Rosa

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« Mi ricriaï »... on disait ça à la maison quand on avait fait quelque chose de très agréable, comme par exemple quand on venait de manger ou de boire quelque chose de délicieux, ou même quand on apprenait qu’il venait d’arriver quelque chose de très désagréable à votre pire ennemi... « mi ricriaï ! » Comment traduire cette expression ?... « je me suis régalée » peut-être... mais ce n’est pas exactement ça. Si on y pense bien, littéralement, ça devrait être : je me suis recréée. Intéressant ! Quand on fait quelque chose qui nous plaît énormément, on se recrée. On renaît. D’ailleurs cette exclamation était toujours suivie d’un soupir de satisfaction et d’un grand sourire de la part de celui qui la prononçait. Oui, quand on aime, on se recrée. C’est une « recréation ». Bien dire re- et non pas ré-. Mais finalement pourquoi pas ? Récréation : on se recrée aussi quand on fait une pause. C’est joli, une cour de « recréation » dans une école. On revit après ! Camus a dit : « Créer, c’est vivre deux fois »... alors, se recréer...?

C’est étrange de parler une langue étrangère. Mais encore plus étrange de parler une langue étrange, qui ne s’écrit pas et qui ne se parle même plus dans le pays d’où elle vient. Voilà : je parle une langue qui a disparu géographiquement parlant, mais encore vivante dans quelques familles exilées en France à la même époque. Depuis une vingtaine d’années en Calabre, les parents s’adressent à leurs enfants en italien, pour qu’ils travaillent bien à l’école. La langue que m’ont apprise mes parents – le calabrais – est une langue orale, avec une grammaire basique, très simple. On ne conjugue pas les verbes au futur... mais on se comprend. En fait, c’est une langue qui n’a pas vraiment de nom, c’est un dialecte calabrais. En Calabre, il existe plusieurs dialectes très différents. Je ne comprends pas du tout le dialecte de la région de Gioia Tauro, par exemple.

Mes parents viennent de deux villages qui se trouvent au-dessus de Reggio di Calabria. Mon père habitait à Dadora près de Montebello Ionico et ma mère à Sant’Antonio, près de la Motta San Giovanni... minuscules points sur la carte du Sud de l’Italie. Ces deux villages sont aujourd’hui quasiment abandonnés, une ou deux maisons sont encore habitées.

Mes parents sont arrivés dans le Pas de Calais en 1950. Leur séjour en France devait durer deux ou trois ans, le temps de gagner un peu d’argent et de revenir au pays. Ils ont emporté dans leurs bagages quelques vêtements, un peu d’huile d’olive et leur langage qu’ils ont continué à parler avec leurs trois enfants nés en Italie puis avec les trois autres nés en France. D’année en année, ils ont reporté leur retour mais à la maison nous avons toujours parlé notre dialecte, tout naturellement pour communiquer entre nous et avec notre famille en Italie pendant les vacances. Nos parents étaient très fiers de nous avoir appris cette langue pour que nous puissions parler à nos grands-parents. Certains oncles et tantes émigrés eux aussi en France, dans un souci d’intégration et pour que leurs enfants travaillent bien à l’école, parlaient français à la maison. Alors mes cousins et cousines étaient bien penauds quand nous retournions en Italie, de ne rien comprendre et de ne pouvoir communiquer. Plus tard, ma mère – qui avait peut-être eu des doutes à certains moments – fut bien fière de dire : « cela n’a pas empêché mes enfants de bien travailler à l’école... »

Bien que née en France, je suis entrée au cours préparatoire sans savoir parler le français. Ma grande sœur essayait bien de me parler en français pour que je ne sois pas trop perdue, mais c’était totalement artificiel de parler français à la maison... au point d’attraper le fou-rire. Encore aujourd’hui, il me serait impensable de m’adresser en français à ma mère, mes tantes et oncles. Par contre, entre cousins et cousines, entre frères et sœurs, on se parle en français. Comment cela s’est fait, je ne sais pas... Ce qui est très drôle, c’est que ce dialecte, au fil des ans a eu des « trous » de vocabulaire qui ont été comblés avec des mots français comme «ordinateur », « mariage », « boulangerie », « champignons », « ça va ? »... J’ai pris conscience de ce phénomène un jour, dans le train, en écoutant parler une famille maghrébine. Ils parlaient dans leur langue et de temps en temps émergeaient des mots français complètement intégrés dans leurs phrases. Je trouvais cela complètement cocasse et ce n’est qu’en m’écoutant parler une fois rentrée que j’ai pris conscience que nous faisions la même chose.

En fait, je ne sais pas vraiment comment j’ai appris le français. Cela s’est fait à l’école, tout naturellement. Il n’y avait pas d’école maternelle à la Fosse 5, où nous habitions et je regardais partir mes frères et sœurs à l’école avec envie. Un jour, j’ai tellement pleuré que ma mère est allée supplier l’institutrice de me prendre dans sa classe. J’avais cinq ans, elle avait déjà quarante élèves, mais elle a bien voulu me garder. C’est là qu’est née ma grande passion pour l’école et pour la langue française. Depuis ce jour, il y a eu la langue de l’école et la langue de la maison. Le monde de l’école et le monde de la maison. Deux mondes bien séparés, deux mondes qui ne se mélangeaient pas, tant au niveau de la langue, que des coutumes, de la nourriture... J’ai ainsi vécu en même temps en France et en Calabre, car notre éducation fut celle des enfants calabrais de 1950 : la même façon de vivre, les mêmes contraintes que celles qu’avaient connues mes parents avant de partir. Pendant ce temps-là, là-bas les choses évoluaient ; chez nous elles étaient restées figées. Il en a été de même pour le langage. Là-bas, seules les vieilles personnes parlent encore ce dialecte, mais nous, dans notre microcosme importé en 1950, en attente de retour, nous avons conservé une langue figée dans son époque d’importation avec seulement quelques ajouts de vocabulaire quand nous avions besoin de parler d’objets qui n’existaient pas au village à l’époque, ou par commodité, parce que ça allait plus vite de dire comme ça...

L’été 1999, je suis allée passer des vacances là-bas avec mon petit garçon qui n’avait jamais vu le lieu où étaient nés ses grands-parents. Nous étions à la plage près de Reggio et j’ai parlé à des gens qui se trouvaient là, tout naturellement, dans ma langue maternelle, mais ils ont eu du mal à me comprendre, ils souriaient, me regardaient d’une façon étrange... j’ai répété, ils m’ont demandé d’où je venais. J’ai dit : « De France! ». Ils ne m’ont pas crue. Je venais d’ailleurs, certes, mais d’un ailleurs qui n’était pas situé dans l’espace mais dans le temps. Je venais du passé. Ils m’ont dit que je parlais le vieux dialecte de la Motta... plus personne ne parle comme ça... Étrange sensation ! Je me suis sentie de nulle part, hors du temps, comme un personnage venu du passé, un personnage de science-fiction... une morte-vivante avec une langue maternelle qui serait comme un bijou ancien, un bijou de famille qu’on se transmet en héritage, qu’on chérit... mais quand on le sort de son écrin... ridicule ! Il est ridicule ! Il n’a plus aucune valeur... on me regarde avec compassion et empathie, comme si on voulait consoler une petite fille déçue avec son bijou qui n’a plus aucune valeur...

Mais je l’adore ce bijou, comme j’adore la langue française, si riche, si élégante, si compliquée. Je m’émerveille toujours lorsque je rencontre des exceptions dans la grammaire ou l’orthographe. Alors que tant de gens en sont agacés, moi je suis ravie... j’adore les surprises ! J’ai appris la langue française comme un jeu ; tous les mots nouveaux sont des cadeaux ; et c’est un jeu qui dure toujours : il m’arrive souvent de me laisser absorber par toutes les merveilles qu’un dictionnaire veut bien me livrer... savez-vous par exemple ce qu’est une chantepleure ? C’est un entonnoir à long tuyau percé de trous ou un robinet de tonneau ou une fente d’un mur pour l’écoulement des eaux ; synonyme : barbacane... ce genre de découverte me réjouit !

Lorsque j’étais en terminale, mon professeur de philosophie a affirmé lors de l’étude du langage, que les enfants qui ne parlaient pas le français depuis le plus jeune âge étaient forcément en échec scolaire. Je ne lui ai rien dit à mon sujet, mais à part le premier trimestre du CP, je n’ai pas eu l’impression d’être en échec scolaire et j’ai même été plutôt bonne élève en français, en anglais, en allemand. J’adorais apprendre des « langues étrangères ». Mais pour l’allemand, ce qui me motivait surtout c’était la possibilité de communiquer avec la famille de mon oncle qui avait épousé une Allemande ; il était parti vivre là-bas et avait cinq enfants. J’avais très envie de connaître ces cousins et cousines. Après mon premier trimestre d’allemand, en effet je me suis rendue chez lui et c’est ainsi que le contact avec eux s’est établi. Ils sont venus nous voir en France, et il m’est arrivé souvent de devoir traduire les conversations en allemand, en calabrais et en français... je devenais folle à faire circuler les informations, et moi je ne pouvais plus dire ce que j’avais à dire, je n’étais qu’un instrument à traduire, or j’ai horreur de traduire. La famille s’agrandissant cette situation perdure encore... en ajoutant l’anglais et le polonais.

Nos enfants ont grandi dans cette ambiance polyglotte, internationale, riche d’échanges... et je sens que cela va encore évoluer, car notre plus jeune fils parle de partir travailler au Japon... Quelle langue parlerai-je avec mes petits-enfants si jamais il choisissait une compagne japonaise ?

Maintenant je comprends encore mieux le souci qu’ont eu mes parents de faire en sorte que nous puissions communiquer avec nos grands-parents. Je pèse tout ce que j’aurais manqué : les soirées contes, les anecdotes de l’enfance de mes parents, l’histoire de chacun des oncles et des tantes, le voyage en Amérique du grand-père maternel, la première guerre et la bataille de Verdun du grand-père paternel, qui faisait partie des troupes de soldats italiens envoyées en renfort... tout ce qu’ils m’ont transmis de leur histoire qui est aussi mon histoire...

Rosa Morel, 2009

Texte publié dans l'ouvrage Enfants d’Italiens, quelle(s) langue(s) parlez-vous ?

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