La madre lingua

Anna Del Fiol
La madre lingua
Enfants d'Italiens
Témoignage recueilli en 2017 par Anna Del Fiol

par : Del Fiol Anna

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A leur mort, survenue à Amboise en Indre et Loire vers la fin du siècle dernier, mes parents ont légué à leurs deux héritiers, mon frère aîné et moi, un double patrimoine. Le premier, à la fois matériel et sentimental, était constitué de leurs petites économies et de notre modeste maison de famille à Amboise. Le second, d’une valeur inestimable, n’était rien moins que la langue de leurs ancêtres : le Veneto, ce dialecte aux multiples variantes, tel qu’on le parlait encore au milieu du XXe siècle dans le nord-est de l’Italie. Mes parents étaient nés dans les années 1910 dans deux petites villes situées au nord de Venise, au pied des premiers contreforts des Dolomites. En 1947, jeunes adultes à peine mariés, tous deux avaient quitté leur région natale comme des milliers de leurs compatriotes, en quête d’avenir, pour venir s’établir en France et y fonder leur famille. A Amboise où ils se sont installés, mon père était ouvrier cannier dans une usine d’articles de pêche, et ma mère, travailleuse à domicile, passait ses journées à attacher, au moyen de fines ligatures, des hameçons au fil en nylon des bas de ligne. Mon frère et moi avons d’abord parlé le dialecte veneto de nos parents avant d’apprendre le français à l’école maternelle où la maîtresse l’enseignait également à quelques enfants d’Espagnols, de Portugais et de Yougoslaves mélangés à de petits Français de souche. Tous ces élèves se rejoignaient pour jouer dans la cour de récréation, se querellant ou se confiant des secrets dans une langue commune, une langue d’échange, le français. De retour chez eux, les enfants d’immigrés retrouvaient dans leur famille un français ayant perdu un peu de sa pureté, émaillé de mots et de tournures venus tout droit des contrées natales de leurs parents. A la maison, mes parents et moi communiquions dans cette langue mixte, au lexique majoritairement veneto dans la bouche de mon père et de ma mère et majoritairement français dans la mienne. 
 Mais nous nous comprenions parfaitement, disposant tour à tour, selon l’humeur ou le besoin, d’une formulation française au lieu de son équivalent en veneto, ou inversement. C’était un langage bien à nous, que nous pouvions partager avec d’autres émigrés veneti résidant en France mais difficilement compréhensible pour nos voisins français et nos amis italiens venus par exemple du sud de l’Italie. Dans le premier cas mes parents devaient recourir à un français aux sonorités et à la syntaxe un peu approximative. Dans le deuxième cas, ils avaient recours à un italien parfois défaillant. Il faut savoir que dans les années 1910 et 1920 tous deux avaient appris l’italien à l’école primaire de leur ville natale. Ils savaient le lire et l’écrire mais n’avaient pas eu l’occasion de le parler en dehors de l’école, car à cette époque en Vénétie, dans les foyers et chez les commerçants, tout le monde parlait veneto. Je me souviens qu’à la fin de leur vie, après plus de quarante années passées en France, mes parents, qui avaient tenu à garder la nationalité italienne, avaient perdu toute identité nationale et linguistique : ils ne votaient dans aucun des deux pays et à force d’osciller entre les trois langues qu’ils avaient apprises, ils avaient fini par ne plus en parler aucune correctement. Si bien que ni à Amboise ni nulle part en Italie, ni même en Vénétie, personne n’aurait pu leur dire : “Vous êtes d’ici”. Je n’ai pas hérité de cette apatridie civique et linguistique. Naturalisée française à l’âge de quatre ans, je vote en France et j’ai exercé mon métier dans la fonction publique. Etant née en France, je parle le français sans accent. Je me suis passionnée pour la langue et la littérature françaises au point de les avoir enseignées durant trente-huit ans à de jeunes Français de toutes les couleurs, au collège puis au lycée. Cela a été ma façon de remercier ce pays que j’estime et j’admire 
pour avoir accueilli mes parents et m’avoir donné la chance de pouvoir exploiter mes facultés. Mais je dois dire que pour l’essentiel, mon intérêt pour les langues (j’ai aussi étudié le grec, le latin, l’anglais et l’italien), mon ouverture au monde et à ses peuples, mon goût pour la création et l’imagination, je les dois à mon père et dans une plus large mesure à ma mère. Que ce fût en français ou en veneto, papa parlait peu car il était très réservé avec moi et souffrait peut-être d’un complexe d’infériorité à cause de son dialecte veneto un peu rustique où se devinait déjà l’influence de la langue frioulane ; à cause aussi de son français oral que peut-être il ne jugeait pas assez au point. Cependant je l’admirais secrètement d’avoir si vite appris à lire le journal dans cette langue et d’avoir aussi appris à l’écrire mieux que phonétiquement. Un tel projet et un tel effort me paraissaient très estimables de la part d’un homme qui n’avait fréquenté que pendant trois ans l’école élémentaire de son village. En effet, à l’âge de neuf ans déjà, il avait dû partir pour l’Italie du sud afin de construire des routes dans les montagnes de la Basilicate, en compagnie de son père et d’autres manœuvres venus du nord-est de l’Italie. Quant à maman, elle avait fini par ne faire qu’une avec sa langue maternelle : le veneto de Sacile (le sacilese) tel qu’on le parlait dans la première moitié du XXe siècle. Cette langue, charmante, enjouée, douce et spirituelle avait revêtu pour moi toutes les qualités que je trouvais à ma mère et portait à juste titre le nom de Madre Lingua. Cette langue maternelle était à la fois ma chair et ma patrie et embrassait toutes les époques : mon enfance et ma jeunesse en France mais aussi celles de ma mère et de toute sa famille en Italie. C’était un pont qui, malgré la distance dans l’espace et le temps, nous rattachait viscéralement à nos aïeux et au pays des origines. Ce pays, j’ai appris de ma mère à le regarder avec nostalgie comme un paradis perdu. Et j’en garde encore aujourd’hui un chagrin indéfinissable, une tristesse d’exilée. Fille d’émigrés italiens et née en France, je n’ai jamais su vraiment à quelle patrie j’appartenais. On a coutume de dire qu’on emporte avec soi un peu de son pays à la semelle de ses souliers. Avec sa langue maternelle et ses récits, c’est toute la Vénétie que maman avait emportée en France. Et en ce qui me concerne, moi qui l’ai si souvent entendue dans sa langue me raconter ses souvenirs et me répéter les comptines et les contes appris de sa mère, je puis dire que tant qu’elle a vécu, ma seule et véritable patrie ce fut ELLE. Si bien que quand elle est morte soudainement, j’ai senti la terre vaciller sous mes pieds : avec elle disparaissait non seulement un être cher, mais encore une voix parlant dans une langue sympathique et merveilleuse que longtemps elle avait su conserver intacte, une langue que moi-même je ne saurais reproduire fidèlement et qu’à la longue peut-être je finirais par oublier, si je n’étais plus amenée à la réentendre. Et c’est ainsi qu’une fois ma mère disparue, j’éprouvai pour un temps le douloureux sentiment d’être devenue étrangère au monde.

Anna Del Fiol, 2017

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