De Boves (Piémont) à Antibes. Trois histoires d’émigrantes

De Boves (Piémont) à Antibes. Trois histoires d’émigrantes

De Boves (Piémont) à Antibes. Trois histoires d’émigrantes

À Boves, l’émigration vers la France au tournant du XXe siècle était très fréquente, surtout pour ceux qui vivaient dans la partie montagneuse de la ville. Dans certains cas, il s’agissait d’une émigration saisonnière généralement liée, pour les femmes, à la cueillette des olives, des fleurs, et, pour les hommes, aux activités horticoles, à l’entretien des jardins et à l’élevage des ovins. Mais on pouvait partir aussi avec l’intention de s’installer définitivement ailleurs.

Marietta

Le hameau Cerati est constitué d’un groupe de quelques maisons, d’habitation isolées au milieu des bois et de quelques vignobles, une zone plutôt pauvre qu’on surnommait, pour cette raison, ‘l cantun et poca paia. À la fin du XIXe siècle, y vivait une famille très nombreuse et, à l’époque, il était difficile pour les parents de subvenir aux besoins de tous ces enfants. Le père écrivit ainsi à sa sœur Caterina, dite Catlina, émigrée depuis plusieurs années à Antibes et qui travaillait comme domestique dans une famille, pour lui demander d’aider sa fille Marietta, âgée d’à peine neuf ans, à trouver un travail.

Ils se mirent d’accord sur le jour de départ et, approximativement, sur l’horaire d’arrivée de la petite fille. Marietta fut accompagnée à la gare par son père qui lui avait recommandé d’écouter attentivement le nom des gares où le train effectuerait des arrêts et de descendre quand elle entendrait Antìbu. Peu de gens étant alors capables de lire les panneaux, le nom des gares était annoncé à haute voix.

Marietta prit place dans le train avec son baluchon, tenant à la main un mouchoir noué dans lequel sa mère avait mis quelques tranches de pain et des figues séchées.

Marietta n’avait jamais voyagé en train et n’avait aucune idée de la durée du trajet, ainsi, dès la première gare, à Roccavione, elle bondit sur ses pieds, croyant être arrivée, et la même scène se reproduisit à chaque fois qu’elle entendait une annonce. Le voyage semblait interminable. Elle arriva à destination dans la soirée, alors que la nuit tombait, et ne trouva pas tout de suite sa tante. Finalement, en sortant de la gare, elle vit une vieille femme assise sur le bord du trottoir. Juste le temps de l’observer et elle prit son courage à deux mains pour lui demander si elle était magna Catlina ; celle-ci répondit que oui.

Marietta devint domestique et travailla dur toute sa vie. Elle n’a probablement jamais fait fortune parce que, quand ma mère l’a rencontrée, elle était déjà plutôt âgée et était toujours au service d’une famille de Cannes.

Lucetta

Lucetta vivait avec ses trois sœurs et ses deux frères dans le hameau Cerati. Trois des filles, dont Lucetta, étaient nées avec un problème aux jambes, qui les faisait boiter. Lucetta vint apprendre la couture dans l’atelier de ma grand-mère, Cumina la sartura, comme le faisaient alors beaucoup de filles dès la fin de l’école primaire. Malgré ses problèmes de santé, elle était joyeuse et sympathique, toujours de bonne humeur. Elle ne prêtait pas trop attention à son handicap et, plutôt que de se faire plaindre, elle ne dédaignait pas d’accepter une danse ou une promenade en montagne.

Après les années difficiles de la Seconde Guerre mondiale, elle connut un garçon qu’elle décida d’épouser. Hélas, aucun des deux n’avait de travail leur permettant de joindre les deux bouts. Ainsi décidèrent-ils d’émigrer en France, même si à cette époque c’était une entreprise ardue, puisque de toutes les personnes qui s’y essayaient, beaucoup étaient obligées de revenir sur leurs pas.

Ils se mirent en contact avec un chauffeur de taxi qui les accompagnerait jusqu’à Limone, puis ils continueraient par les sentiers de montagne, pour éviter les douaniers à Tende, puisqu’ils n’avaient pas de passeport pour l’étranger. À Nice ils rencontreraient la sœur du chauffeur de taxi, qui les accueillerait et qui leur trouverait un travail et un logement.

Ils marchèrent longtemps, sans chaussures adaptées, les pieds douloureux. Malheureusement, après plusieurs heures de marche, ils tombèrent sur une équipe de douaniers qui patrouillait le long de la frontière. Ils furent alors obligés de faire marche arrière et d’abandonner leur projet.

Cependant, ils ne se démontèrent pas, attendirent quelques mois, demandèrent conseil pour mener leur voyage à terme et, effectivement, ils y parvinrent.

Au début, ils acceptèrent de faire des travaux très humbles, mais avec le temps ils trouvèrent une bonne situation en tant que gardiens et jardiniers dans une villa de Cannes, propriété du célèbre Picasso.

Caterina

À l’âge de dix-huit ans, la cousine Caterina fut mariée à un garçon du nom d’Amedeo, bien plus âgé qu’elle. Il habitait en France depuis quelques années et avait fait savoir dans le village qu’il avait une bonne situation. Le mariage avait été arrangé par leurs parents qui étaient voisins. Caterina n’était guère convaincue : elle ne voulait pas se marier si jeune. Elle ne connaissait pas le marié et en plus, vu qu’elle était très belle, elle avait plusieurs prétendants qui lui faisaient la cour. Mais personne ne tint compte de ses hésitations et elle fut contrainte d’accepter la décision de ses parents.

Elle fit la connaissance d’Amedeo quand il vint préparer les documents nécessaires pour le mariage. Ce fut une grande déception : il était petit et laid, avec un nez beaucoup trop grand et il n’était même pas sympathique. Elle pleura toutes les larmes de son corps, mais désormais tout était préparé et le mariage aurait bien lieu.

Un repas un peu plus abondant que d’habitude suivit la cérémonie, mais les époux durent partir au milieu de la noce pour prendre le train pour Antibes.

Ils voyagèrent jusqu’au soir et quand ils descendirent enfin à la gare d’Antibes, Amedeo dit à Caterina de l’attendre et alla chercher une charrette pour transporter le trousseau et les maigres bagages. Ils poussèrent la charrette jusqu’à l’habitation d’Amedeo, une petite maison peu confortable dans le vieil Antibes. Caterina, fatiguée et déçue, s’abandonna à de longs pleurs, s’attirant ainsi les foudres du marié qui se fâcha et, de rage, lui arracha son voile blanc qu’il déchira en mille morceaux ! Le lendemain, il l’envoya travailler en tant que femme de ménage et personne à tout faire chez une voisine qui avait une petite boutique d’articles ménagers, en échange de quelques assiettes et casseroles. La première tâche consistait à laver le sol carrelé, mais Caterina, qui avait vécu dans une maison avec un sol en terre battue, ne savait pas comment le nettoyer. Elle versa le contenu du seau sur le sol et son travail ne fut guère apprécié par la signora qui se mit en colère et la gronda. Caterina essaya d’écrire à ses parents pour expliquer sa situation, mais Amedeo découvrit la lettre et la déchira. Elle savait que sa famille ne la reprendrait pas à la maison, puisqu’à l’époque on disait qu’une fille qui revenait aurait mieux fait de ne pas être née (na fia turnӧ l’è mei che a sie nen nӧ) ; elle se résigna donc et, petit à petit, elle trouva sa place, se lia d’amitié avec d’autres filles du village émigrées à Antibes, trouva un travail de domestique et dame de compagnie chez une femme riche pour laquelle Amedeo était chauffeur et jardinier. La vie conjugale de Caterina fut plutôt turbulente, alternant des périodes de litiges et tromperies de la part d’Amedeo avec des moments plus sereins. Elle rentra passer sa retraite en Italie quand elle décida de se séparer de son mari et vécut quelques années dans la petite maison à Boves qu’elle avait achetée en faisant bien des sacrifices.

Les histoires de Marietta, Lucetta et Caterina font référence à des faits qui sont réellement arrivés à des personnes qu’a connues ma mère, Maria Lucia Giordanengo, née à Boves le 25 août 1932.

Année de recueillement du témoignage
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Les silences de Guizèpe

Les silences de Guizèpe

Jusqu’en 1922, il s’était appelé Giuseppe, mais une fois installé en France, le phénomène est banal, il deviendrait pour la plupart Guizèpe, ou — pour ceux qui feraient maladroitement l’effort de tenir compte de son origine, pour lui marquer sans doute du respect — Guïzépé. Et pour l’état civil, quand il prendrait la nationalité française, Guiseppe.

Il avait sept frères et sœurs : deux sœurs plus âgées que lui, il était l’aîné des garçons. Aussi, quand ses parents, ne pouvant plus faire face à la pauvreté ordinaire — exacerbée, j’imagine, par le désastre du Premier Grand Carnage — d’une famille vénète de paysans sans terre, décidèrent d’envoyer ou de laisser partir la moitié de leurs huit enfants vers une terre promise, c’est lui, l’aîné mâle, qui prit le commandement de l’expédition. Enfant, sans rien savoir encore, j’ai toujours senti que Maria, la sœur aînée, et Vittorio, le frère cadet, avait pour Giuseppe un respect craintif, que je devinais excessif, et je présume qu’il en allait de même pour Agnese, l’autre sœur, morte avant ma naissance.

Giuseppe était né à Montebello, province de Vicence, en 1900 tout rond. Il avait donc 22 ans quand Mussolini prit le pouvoir, et qu’avec ses deux sœurs et son frère, et baluchons respectifs, lui-même prit la route pour la France. L’epos familial y gagnerait en lustre, mais, hélas non, il n’en est rien : les raisons qui le poussèrent hors d’Italie n’étaient décidément pas politiques. Ce que je sais de lui me porterait même à supposer que, comme tant d’autres émigrés italiens, il se sentit fier que son pays gonflât le torse pendant les années que dura le fascisme. Et fier d’autant plus qu’il y avait une revanche à prendre, et chaque jour à reprendre : sur sa terre d’élection, celle des droits de l’homme, de l’égalité, de la liberté, de la fraternité, il se découvrait, comme tant d’autres émigrés, citoyen de troisième rang : prolétaire, mais pauvre rital ou sale macaroni.

C’était, je crois, un homme très orgueilleux, terriblement orgueilleux, on verra bientôt à quel point. En France, il cessa vite de parler italien, apprit le français, un français soutenu, nourri de lectures nombreuses, qu’il écrivait sans fautes et qu’il parlait, quand je l’ai connu, pratiquement sans que rien dans son accent le trahisse ; contrairement à son frère Vittorio-Victor, qui roulait bellement les r et disait imperturbablement chevaux pour cheveux, et à sa sœur Maria qui, n’ayant jamais travaillé en dehors de chez elle, n’ayant pas eu de véritable vie sociale, s’était forgé une langue unique (mêlant en des proportions mystérieuses quatre ingrédients : le dialecte de son village natal, l’italien, le français, et un zeste de patois jeumontois), une langue que seuls ses proches entendaient, et qui est morte avec elle. C’est par orgueil aussi, peut-être ou en partie, que Giuseppe épousa Aline, une institutrice de la ville de Jeumont, Nord, où son frère et lui avaient trouvé du travail dans le grand laminoir des forges de Schneider, Jeumont-Schneider comme on peut lire encore sur certaines plaques d’égout en fonte. Aline, qui avait perdu son premier mari dans la tourmente de la Première Grande Boucherie, heureuse d’en trouver un second, plus jeune qu’elle de neuf ans et bien beau gosse, comme j’ai pu constater sur des photos de ce temps-là. Et pour lui, l’immigré, l’ouvrier et ancien bracciante, une promotion sociale indéniable : institutrice, maîtresse d’école, c’est que ça n’était pas rien ; et Aline deviendrait bientôt la directrice de son école, autant dire, à l’époque et dans une petite ville, une notable. Avoir conquis une prêtresse de l’école laïque et républicaine, c’était un peu comme posséder le savoir et la France.

En somme, Giuseppe ne demandait pas mieux que de devenir Guizèpe, que de racheter des origines dont, en France, il devait avoir honte (quitte à aller, quand il pouvait, jouer les grands seigneurs dans son village, avec sa paie d’ouvrier valorisée par le taux de change) : ses deux enfants, son fils Daniel et sa fille Lucie, ne l’entendirent qu’exceptionnellement parler l’italien (ou le dialecte de son pays), et durent l’apprendre par eux-mêmes, une fois adultes. Et c’est pour cette raison encore, certainement, qu’il réagit si mal quand sa fille, institutrice à son tour, lui annonça qu’elle était amoureuse de Peppe le soudeur à l’arc : accepter dans la famille un autre Giuseppe, moins enclin à se franciser, un autre ouvrier, un autre immigré, c’eût été déjà demander beaucoup ; mais accepter qu’il fût napolitain, c’était demander trop. C’était comme annuler d’un coup les efforts de toute une vie. Pire : c’était voir sa descendance descendre un cran plus bas que celui dont lui, Giuseppe, était parti, pour devenir Guizèpe. La Lega Nord n’existe politiquement que depuis quelques années, mais ses racines sont bien plus anciennes. Guizèpe cracha son mépris au visage de sa fille (ce verbe, d’après ce qu’elle m’a raconté, n’est pas ici par pure métaphore), la traita de putain, et la renia. Guizèpe était un homme très orgueilleux, monstrueusement orgueilleux : de ce jour, jamais il ne revit sa fille, il ne connut aucun des trois enfants qu’elle eut avec son Peppe, et personne ne l’entendit jamais plus prononcer le nom de Lucie. Aline rencontra désormais sa fille en secret, et, mon père s’étant conformé à la loi paternelle jusqu’à l’absurde, je ne connus Lucie, ma tante, qu’à l’enterrement de Giuseppe ; et quelques temps plus tard David, Manuela et Valérie, mes cousins, et un peu plus tard encore, leur père, Peppe, qui fut toujours à mon égard d’une courtoisie remarquable. Il faut dire (mais je l’avais ignoré) que ma mère, Nelly, avait elle aussi fréquenté Lucie en cachette, bravant avec Aline le diktat mâle.

Giuseppe mourut en 1973, la gorge trouée par le cancer, mangée par les mots qui depuis tant d’années tournaient comme des oiseaux fous dans la cage de son larynx. Certainement, le paquet quotidien de gauloises et les vapeurs méphitiques du métal en fusion y furent aussi pour quelque chose, mais il ne faudrait pas tenir pour rien la puissance ravageuse du silence : c’est elle qui sut mobiliser du côté des causes objectives d’efficaces complicités rongeuses.

Quoi qu’il en soit, je me représente aujourd’hui la fin misérable de Giuseppe comme un retour en force du refoulé : refoulé familial (sa fille privée du droit de cité, et d’être citée, parce que tombée aux mains d’un terrone), refoulé ethnique (ses origines escamotées ou masquées en France), refoulé linguistique (sa langue qu’il se refusait à parler) et refoulé social (sa condition d’ouvrier transcendé par un mariage avantageux). Et je vois donc Giuseppe, qui fut pourtant (mais je devrais dire, car il y a une logique : qui fut donc) une sorte de bourreau dans son foyer, comme une victime de l’immigration, de ses violences symboliques et réelles. Si dans mon jeune âge, dans les années soixante, on m’appelait encore (sale) macaroni, que n’entendit-il pas, lui, pendant les cinquante ans qu’il vécut en France ? Que ne dut-il pas avaler ? Que d’insultes et d’humiliations – subies et infligées – qui lui restèrent en travers de la gorge ?

On ne peut juger excessif de considérer son cancer comme symptôme d’une intégration trop bien réussie, c’est-à-dire payée du prix de trop de sacrifices de soi, qu’à considérer qu’il y a une réalité matérielle certaine et connue, une physiologie dont s’occupe par exemple la médecine occidentale, tandis que le reste n’existe que dans l’imaginaire. Mais la ligne de partage entre ceci et cela ne tient guère. Autant et davantage que les cigarettes qu’il fuma, les silences de Giuseppe furent des faits et des causes matérielles.

Giuseppe, on l’aura compris, était mon grand-père paternel. Je l’appelais nonò. Je n’avais pas beaucoup d’affection pour lui, que je n’ai guère connu qu’emmuré dans son mutisme colérique, qui me faisait peur. J’avais douze ans lorsqu’il est mort, et depuis six ans déjà, un voile de gaze blanche occultait le puits affreux par où il respirait désormais, autant qu’il en signalait l’emplacement. Je me souviens de son énervement lorsqu’il tentait, avec ses mots soufflés, de me dire quelque chose que je ne comprenais pas à l’instant. Je me souviens de sa souffrance, dont les raisons n’avaient pas encore commencé à m’intéresser vraiment, qui se manifestait souvent dans des gestes méchants qu’il lançait à mon frère, des mots cruels susurrés à ma mère. Je crois qu’il m’épargnait parce que j’étais l’aîné de ses descendants reconnus (des trois cousins que je me découvrirais après sa mort, ses petits-enfants eux aussi, deux seraient plus âgés que moi). Il m’épargnait mais je n’avais pas beaucoup d’affection pour lui. Il était injuste, et les enfants savent reconnaître l’injustice et l’abhorrent. Je me souviens n’avoir ressenti aucune tristesse face à son lit de mort, mais une sorte de soulagement, pour lui, pour moi, pour tous. Tandis que je pleurerais longuement, deux ans plus tard, quand mourrait Vittorio, ziò Victor, aussi chaleureux et aimant que son aîné avait été froid et dur.

Mais à travers mon père, Giuseppe m’avait transmis un nom, mon nom, qu’il avait préservé dans sa prononciation d’origine : enfant déjà, je reprenais les enseignants qui, en début d’année, m’appelaient Miléchi : « on dit Mileski, m’dame », « ça s’prononce Mileski, m’sieur ».

Et par un bel effet du hasard objectif, après avoir voulu opter pour le grec ancien en quatrième (mais faute d’un nombre suffisant d’hellénistes en herbe, le cours ne serait pas ouvert), c’est l’année même de sa mort que je devais commencer à apprendre, à défaut du grec, l’italien. Et à aimer aussitôt l’italien. À retenir sans peine listes de mots, conjugaisons et règles de grammaire italiennes. À très vite parler couramment cette langue étrangement intime, à la surprise enthousiaste de mon enseignante. Par ma voix d’enfant, est-ce la voix étouffée de Giuseppe qui voulait parler ? Dire dans sa langue à lui ce que dans sa vie d’homme il avait été contraint de taire, de ravaler, ou de dire dans une langue aliénée, aliénante ? Certainement. Ce qui nous fait n’est pas tout entier contenu dans le périmètre de notre existence personnelle. Nos racines sont plus anciennes, et nos raisons plus mystérieuses. Et la voix qui nous porte.

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Ma ville invisible

Ma ville invisible

– D’una città non godi le sette o le settantasette meraviglie,
ma la risposta che dà a una tua domanda.
– O la domanda che ti pone obbligandoti a rispondere.
Italo Calvino

 

Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre ?
Marina Tsvetaieva

 

Au début de la deuxième partie des Villes invisibles, Kubilay Khan demande à Marco Polo : « avances-tu avec le regard tourné toujours en arrière ? ne vois-tu donc que ce qui est toujours derrière toi ? ». Marco dit : « le passé du voyageur se transforme selon l’itinéraire suivi ».

Les Villes invisibles sont, en un sens, la plus belle œuvre d’Italo Calvino, un hymne à la géographie intérieure, une feuille de route à l’intention de tous les désorientés, de ceux qui doutent de la solidité de l’espace et n’ont de mémoire et d’affection que pour le temps et ses cadences. Vingt ans à Naples. Neuf ans à Dijon. Deux à Lyon. Deux à Toulon. Deux étapes à Londres et à New York. Avanzo col capo voltato sempre all’indietro et je suis de ceux qui tapissent leur appartement de cartes géographiques pour tenter de savoir où ils se trouvent. Je déteste l’exténuant métier du touriste. Je me perds même sur un sentier tout droit. J’ai beau étudier minutieusement les cartes à toutes les échelles, établir scrupuleusement les rapports de voisinage, compter les méridiens, arpenter constamment du regard ces représentations parfaites de notre planète punctiforme, admirer les proportions, calculer les distances. Mais dès que je détourne les yeux, les confins se referment à nouveau. Rares sont les images qui échappent à ces sinistres, figées et isolées dans une mémoire incapable de se souvenir du dédale des lieux – je préfère Icare à son père.

Le statut d’étranger a alors beaucoup d’avantages. Celui de mettre une fois pour toutes le réfugié à l’abri du devoir sacré de faire visiter aux amis touristes sa ville natale n’est pas le moindre. Personne n’habite une ville « visible ». À Toulon, on retrouve aisément l’agressive impatience des Napolitains, leur disgracieuse manière d’être toujours pressés et, près du port, par une étrange transposition du vécu, je crois souvent être encore à deux pas du Castel dell’Ovo. Londres est restée longtemps la ville implicite dans mes représentations urbaines et Naples ce que Venise est pour Marco dans les récits qu’il tisse pour le Khan (et dans lesquels d’ailleurs sa ville natale imperceptiblement se dilue et se perd) : le répertoire d’images à partir desquelles il forge de nouveaux instruments pour parler du fruit de ses expéditions, des découvertes, des échanges et, essentiellement, de son désir de repartir, car...

 

...anche a Ipazia verrà il giorno in cui il solo mio desiderio sarà partire. So che non dovrò scendere al porto ma salire sul pinnacolo più alto della rocca ed aspettare che una nave passi lassù. Ma passerà mai? Non c’è linguaggio senza inganno. (Italo Calvino)

 

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Col bacio ultimo MCMIX

Col bacio ultimo MCMIX

Les Adelaide, les Simona, les Carlotta et Giuseppina, les Ada et Argia et Chiara, Ester aussi et Esterina, et même une Faustine – et la infelice moglie di Oscar Wilde (dans le cimetière protestant)

– et le panthéon d’Agrippa là-bas et son bosquet régulier semé de mausolées réguliers – et les bosquets irréguliers à chapelles romaines régulières visibles, hors verdure à mi-colline, d’une bretelle est d’autoroute Aurelia – et ces listes de soldats de vingt guerres (on s’y perd) et ces tankistes italiens tombés d’un mauvais côté, noirâtre et plâtreux, d’oasis à El Alamein – et le monument néoclassique à Mazzini – et le Silence étrécissant ses lèvres nues d’un doigt furtif – et cette Pitié énergique appuyée d’une ancre haute – et cette façon, bedonnante, d’orateur du Risorgimento à barbichette et redingote qui eut pourtant lui aussi ses hontes, ses palinodies, comme nous tous, et même ses amours

– et les tumulus de glaise, et les carrés de concessions trentenaires échus en cours d’exhumation – et cette Iris (1920-2002), cette Iris épouse Vaccina à permanente bouclée de buraliste – et ces vieillardes réalistes sculptées, quasi photographiquement, par le ciseau hellénistique et renfrogné d’Orengo – et ces allégories mamelues à longueur de portiques inférieurs, supérieurs, au ponant, au levant, couverts comme des galeries de musée, où coulissent de hautes échelles de bibliothèque (on se demande bien pourquoi, sinon pour rafraîchir l’inscription d’un ultime tombeau entassé là-haut, sur une dizaine d’autres, sous la voûte) – et le solécisme d’une épitaphe de bronze sur l’amour plus fort que la mort – et cette Mélancolie éplorée de la tombe Ammirato, pliée, assise, tête dans les mains et chevelure infinie coulant depuis la nuque à revers comme une fine cataracte – et le nocher bien empenné, arqué sur les voiles de l’esquif qu’il cargue, presque plus haut qu’elles, pour conduire de tout son poids de muscle nos vies jusqu’au havre ultime avec notre ultime poids de cendre – et cet éphèbe alexandrin à cithare biblique de bois prise de dos (une moitié de joug) et dont une lanière fine sépare la chevelure d’albâtre en deux étages – et cet Ange-femme à crinière, très larges hanches et poitrine mi-nue ressuscitée du bris très rythmique d’un reste de croix au sol (telle cette Pâque noir funèbre, gris funèbre et blanc défroissé du peintre Celesti l’autre jour, à Desenzano, dont un Archange musculeux, parmi d’autres à l’écart et comme pour les en protéger, contrait à mi-chute la dalle de haut marbre du Sauveur, invisible, en train d’éclater)

– ah et toi, enfin nue, sans croix, avec tes seins nus de marbre noir (à galbe lisse et dur comme du fer sous mes doigts et pointe ronde sous mon doigt), abandonnée, presque cambrée, hors d’une houle noire, sous ton pœcile, dans les bras d’un dieu puissamment inachevé et, de dos, presque infernal, comme l’amour, lequel

Col bacio ultimo

Qui la salma depose

Di

Maria Francesca Delmas

mcmix

– puis le sombre jardinet juif, à palmier désert, derrière sa mastaba, sans allégorie ni statue mais, sous leur dalle hébraïque, la nommée Venise avec son David (ou le nommé David Venise) – puis l’allée évangélique (un mail en courbe à premier nom allemand) – puis, à l’autre bout, le terrain à ciel toujours ouvert des sépultures imprévues avec son cent de tas de glaise neufs, sa pelleteuse jaune Komatsu et ses traces de chenilles sur le l’emblavure meuble – puis la chapelle ardente, à la sortie du cimetière, sans personne, que neuf cercueils blonds à roulettes chargés de gerbes (neuf d’un côté et sept en face), poussés jusques ici depuis quelques jeunes hôpitaux dans une bise brune de crésyl et leur senteur âpre de branchages cassés à sève mortuaire et macérée – puis, devant la sortie monumentale, l’étal aux fleurs avec cette autre odeur (hors saison) de chrysanthèmes sans chrysanthèmes – de mimosa sans mimosa – de muguet sans hampe ni clochette – de roses peintes d’une flamme de rose – et de vrais tournesols (astre, noir, d’où s’irradie à l’infini la blancheur grenue d’un jeune feu)

– et puis moi, enfin, là, passée la sortie, dans l’étroitissime baraquement d’un bar, devant mon cappuccino que j’ai laissé froidir, le temps de ce poème.

II

Les Adriana, les Erminia, Violante, Vittoria et, là-haut, aux limites de l’enceinte, au-dessus du haut calvaire républicain de Mazzini (grotte tronquée et gros pilastres néo-doriques surbaissés), les Gemma, Enrichetta (professeur), Giuditta (institutrice ?). Aussi les enfants Luisa Puppo (1894-1900) et Franco Puppo (1935-1936), dans le même jouet d’un tombeau, à 36 années de distance, comme tante et neveu (tante de six ans, neveu de quelques mois) ; morts à une enfance, rieuse, qu’ils n’ont pas connue mais que d’autres, pour eux, auront éternelle rerêvée. Et l’autre Giuditta, de la tombe Varni, jeune morte un peu académique, avec son chien d’albâtre vivant, museau rond, œil vide et pensif (la faute au marbre) posé sur sa cuisse, presque au ras du sol.

C’est fou les milliers de mortes et de morts (les morts, il est vrai, sont infiniment plus nombreux que les vivants) que l’on peut entasser sur un hectare, entre cendre verte, ifs, cyprès endimanchés, chapelles néo-gothiques dentelées, columbarium récent pendu sur une galerie quasi thermale à vasistas, et les kilomètres qu’il faut entre tout cela déplier, replier, à nouveau déplier à mi-coteau pour retomber enfin, presque par hasard, sur le haut Maïmonide-Jérémie du haut escalier du vaste panthéon toujours fermé.

Sans compter, sous les cryptoportiques, tous ces défunts par dizaines et centaines, joint à joint, pieds à pieds, sur quoi l’on est bien forcé de marcher en faisant jouer quelques dalles entre monuments et arcades des bas-côtés ; ni le carré juif, tout là-bas, à l’écart, tombes humides et cassées, moins nombreuses cependant que tous les autres dont le nom (lévites, croyants et non-croyants) figure au fronton du ghetto-mastaba et qui ne sont pas revenus.

Mais toi, toujours toi, à nouveau aujourd’hui, presque nue : tes seins nus, un peu évasés, de marbre obscur, lisses comme du bronze ; leur pointe dure et évasée sous ma caresse ; ton visage classique, un peu large de statue (foncée par l’usure de l’air) que soutient et replie l’amant puissant, inachevé parce qu’en vie (ce jour où il te vit nue pour la première fois et dont le galbe persiste à jamais au-delà du jour noir) ; qui te baise à l’angle de la tête, à travers ta forte chevelure, belle forme inclinée, bien mieux qu’un poème, sur la forme physique d’une vie, et

Avec ce baiser ultime

Ici la dépouille a déposé

De

Maria Francesca Delmas

mcmix

III

Riomaggiore (Cinque Terre), le lendemain. Village-précipice rose bâti dans le basalte quasi verticalement strié d’un torrent, au fond d’un amphithéâtre infini de restanques grises à olivettes,

où l’on ne cesse de monter et de descendre, à tâtons, de remonter et, périlleusement, de redescendre en entendant la mer de dos, sans jamais la voir, par d’immenses marches coupantes et serrées, et cent brefs culs-de-sac autour d’un boyau surélevé presque central à 1000 chats, que je mettrai du temps à retrouver, barré d’échelles sur grenier et même d’un oratoire sur le vide,

mais où l’on finit par vous allouer un repli de chambre aveugle (ni serviette ni savon, mais un frigidaire, un peu d’alcool de myrte dans un verre et une table très bancale, parce que c’est le sol qui l’est), avec un coin de porte-fenêtre sur le feu matériel de l’infini qu’on n’avait pas d’abord vu,

et que dessert même une gare souterraine dans sa lueur suintante de grotte et, d’heure en heure, son bruit sismique et lointain de chenilles sur roulettes ;

et là, moi, voisin d’une Elda et d’une Andreina, pensant encore à toi, avec cette vide saveur de temps à l’esprit, dans une salive d’âme :

un alliage effacé de cannelle jaunie et zabaglione jaune paille dans la paille d’un cornet à glace

et, à l’instant ici, une poire oblongue et dure, fanée de vieux cuivre, son pâle caramel végétal à goût grenu de chair blanche

tandis que, là-bas, au fond de son canyon d’ardoise, l’épars cliquetis rythmique d’une noire chanson de Shadeh, voilée d’indifférence, King of sorrow, qu’il faudra réentendre de nuit, lutte avec un proche cliquetis de tables

(et que demain, quand nous ne serons plus là, aussi bien il pleuvra sur la mer obscure et sur cette unique lumière, là-bas, au cœur des flots, étoile polaire inverse et fixe).

IV

Quatrième jour. Achat d’un élixir des Cinque Terre, d’un litre (rouge-noir) de luna, à bouchon poli en marbre gris de Carrare, et d’un peu de miel d’acacia de Levanto, clair comme l’air quand on le laisse couler d’une cuiller sur un bout de mie.

Puis retour vers Gênes ; via la mer, grise et fine, de Rapallo.

Où tu es peut-être venue, toi dont j’ignore tout, transporter ta lassitude à jeunes cernes d’un soir le long de l’étroite corniche tropicale de Santa Margherita Ligure, en écoutant Les Roses blanches de l’oubli, entre les gemmes éparses et lointaines, là-bas, d’une valse inattendue et regoûter, déjà de l’âme, sur ta langue l’hostie mauve d’un sorbet à vague violette 1909, attiédi de claire mûre fondue, sous de faibles flammes de l’Ourse et la garde distraite d’une quasi-aînée (œil profond, tailleur blanc, foulard d’infi rmière amidonné) du nom d’Edera, à l’entrée de la presqu’île-péninsule de Portofi no, dans l’allée botanique d’un palace-fortin Valery Larbaud (eucalyptus, liquidambar, rose gravier britannique) et l’oraison, là-bas, à jamais dérobée et perpétuelle des distances.

Oui, les Edera, les Rosanna, les Perpetua, les...

puis Gênes, à nouveau, soudain ; Gênes, banlieue provisoire d’un cimetière immense, fixe et vert ;

entrée, à nouveau, de l’enceinte ; kiosque aux fleuristes ; et ce bouquet, ton bouquet, serré contre son étui de cellophane, sous une brise vernissée de pinède-cyprès (ah et enfin cette odeur qui me poursuit depuis hier, où mettre enfin un nom funéraire d’enfance : cœur rougi, juste violâtre et macéré, de très vieux œillets) ;

puis la pelleteuse Komatsu, son cercueil gris-bleu abandonné, grosse huche à brancards sur deux roues de bicyclette pour porter d’autres cercueils à travers la terre meuble où pourrait rester prise une voiture à pneus ;

le petit chien d’albâtre noirci de la tombe Varni, qu’une lampe rasante à phosphore pourrait rendre à nouveau translucide pour la photographie ; puisque tout cela commença par être neuf et neigeux comme un régiment de formes neuves, plus neuf que l’antique même restauré (ainsi nous enseigne Mark Twain, passant par ici, dans ses Innocents Abroad de 1869) ;

la statue réaliste, énergique et néo-hellénistique, toujours très fleurie 125 ans après, de la vendeuse de noisettines, fièrement tressées en un immense rosaire de main à main, noué de deux tourtes à celle de droite, fier commerce qui lui permit, sou après sou, pluie après pluie, midi après midi, de se payer en l’absence d’héritiers pour une autre vie, éternelle celle-là, ce chef-d’œuvre d’Orengo et une épitaphe en langue ligure (un peu étrusque) du poète dialectal G.B. Vigo, vantant sa ténacité ;

puis toi, soudain, ici, qui as beaucoup moins de succès, toi :

une dernière fois, la pointe froide et presque arrondie de tes seins noirs dans les bras de l’amant païen à cheveux ras, épaules immenses, mal taillées, comme la vie noire encore en vie

(tes seins, de vrais seins, uniques, les tiens, pris sur le motif, non point des seins académiques de déité, du temps où, immortelle, tu posas pour eux, superbe et close, les yeux clos, dans la très-papale Italie de mcmix,

sans jamais penser qu’on en ferait pour un siècle, et sans nul trait de croix, ce sombre et pour toi et sur toi à jamais vivant tombeau) ;

puis, enfin, à la sortie, tout là-bas,

ce visage classique et sain de jeune brune, à longs cils et grands yeux effilés, classiques et sages, à la Laura Pausini, et penché, et clair et légèrement ombré dans le mystère obscur d’une baraque de fleuriste (quelle voix de brune cette grande adolescente brune peut-elle donc bien avoir ?), dont l’âge fera         peut-être une mégère

mais dont la beauté, pour l’heure, échappe à la beauté et à la vie, même, qui la porte et que je baptise, sur-le-champ, Silvana.

*

N’être revenu à Gênes que pour ça.

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Chante-moi notre histoire

Chante-moi notre histoire

Le 10 mars, elle fêtera ses 90 ans, « la nonna ». Elle semble mesurer 1m50, avec les années elle a perdu des centimètres. Elle vit seule dans un trois pièces depuis 22 longues années déjà, depuis que, le nonno est parti rejoindre le paradis. Le nonno et la nonna, ce sont mes grands-parents, tous deux nés en Sicile dans la province de Enna dans un tout petit village appelé « Pietraperzia ». Il lui reste six enfants sur sept et s’organise à merveille pour aller chaque dimanche leur rendre visite à tour de rôle.

Nous sommes là, autour d’un café et de son fameux marbré qui sent la fécule de pomme de terre. Elle me demande d’un ton sérieux : « alors c’est pourquoi l’intervista ? ». Ma nonna parle moitié français et moitié… je ne dirais pas italien, mais plutôt dialecte, le dialecte de chez elle à Pietraperzia. J’ai grandi avec cette langue et j’ai toujours cru qu’elle parlait français.

Leurs histoires je les connais toutes par cœur mais c’est avec plaisir que je questionne ma grand-mère. On évoque leur jeunesse, leur fuite à dos d’âne et leur mariage qui a eu lieu en Sicile en 1952 et on entre finalement dans le vif du sujet : le départ.

Nonna pourquoi vous êtes partis avec le nonno ?

Ils ont quitté la Sicile parce qu’il n’y avait pas de travail, et parce qu’ils n’avaient pas d’argent. Au village mon grand-père travaillait la terre des autres, c’est comme ça qu’il a rencontré ma grand-mère. Elle, faisait partie d’une famille plus aisée et mon grand-père travaillait pour ces parents. Elle l’observait depuis sa fenêtre et lui du jardin. De ces échanges de regards est né leur amour, un amour qui était surveillé et guère apprécié par la famille de ma grand-mère. Alors, pour pouvoir vivre librement leur histoire ils décidèrent de s’enfuir pour se marier. Fonder un foyer, gérer une famille n’était pas chose facile et même si la famille de ma grand-mère était dans une situation financière confortable personne ne leur vint en aide. Ma grand-mère me confia d’un ton tragique que sa propre mère ne lui donnait même pas un morceau de pain.

Le grand-frère à mon grand-père était déjà en France et il lui avait dit : « Michel, viens en France, rejoins-moi, ici il y a du travail pour nous et tu as trois enfants, tu auras le droit à des aides ». Je découvre alors, que les aides sociales en France existaient déjà à leur époque.

C’est en avril 1959, que mon grand-père quitta sa femme, ses trois enfants, ses parents et sa terre natale pour rejoindre la France. Il s’en alla seul pour commencer à travailler et une fois qu’il aurait trouvé un logement alors, ma grand-mère et les enfants le rejoindraient.

Il fit le voyage en train avec une grosse valise verte, se souvient ma grand-mère, il arriva à la gare de Metz où l’attendait son frère et logea à Metz dans une chambre avec d’autres messieurs, me dit-elle. Quelques jours plus tard il commença à travailler à l’usine de sidérurgie de Sacilor Sollac à Hagondange. Ce n’est qu’un an et demi plus tard, que ma grand-mère, ma tante Rosette âgée de cinq ans, mon oncle Nino quatre ans et mon oncle Enzo âgé d’à peine deux ans, quittèrent à leur tour la Sicile pour rejoindre mon grand-père.

Nonna, tu étais contente de venir en France ?

Oui elle l’était, même si les débuts étaient difficiles : entre les logements insalubres, le problème de la langue et le manque de ses parents. Ma grand-mère a clairement aimé la France dès son arrivée, elle n’a jamais eu le moindre regret, elle parle un Français appris sur le tas mais elle sait se faire comprendre. En Sicile elle a quitté l’école très tôt et ne sait, ni lire, ni écrire. Et pourtant, les chiffres elle connait, elle est adepte du tiercé et ne rate pas une occasion pour y jouer.

Je continue de la questionner, mais elle m’interrompt pour me raconter une anecdote qui pour elle semble importante.

« Tu sais, un jour, alors que le nonno partait travailler il s’est fait agresser, on l’a pris pour un arabe car il avait la pela scura et on lui a ordonné de payer une cotisation à la sortie du train, il a assommé le monsieur avec son sac et s’est enfui ».

C’est le seul souvenir qu’elle a, elle n’a pas de souvenirs de problèmes d’intégration ou de rejets des autres. En même temps, ils étaient nombreux les italiens à Froidcul, c’est là qu’ils avaient finalement élu domicile.

Ma grand-mère n’est jamais seule, l’ après-midi c’est le moment du café avec les copines. Je me souviens d’un jour, alors que je lui parlais en italien elle m’a demandé de lui parler français car son amie ne comprenait pas quand je lui parlais en Italien et sa « coupine » comme elle dit, devait absolument comprendre ce que je racontais. Quand j’ai commencé l’italien au collège, j’étais fière de pouvoir communiquer avec elle dans sa langue, mais elle continuait à parler en français sans même faire attention à mes progrès.

Mon grand-père c’était l’opposé il aimait sa terre et vivait très mal la déchirure avec sa mère. Il n’est plus là pour le raconter mais je me souviens de ses voyages, il partait dans sa maison en Sicile d’avril à septembre chaque année. Sa maison, il l’a achetée bien après être arrivé en France et envisageait un retour au Pays pour toujours avec toute sa famille.

Maman se mêle à notre interview et parle pour lui, elle se souvient qu’il partait même de longs mois seul pour aller voir sa mère et qu’elle restait avec ses frères et sœur et sa maman. « Mon père était fou de son pays et sa mère lui manquait », dit-elle.

Lorsqu’il était en France, il était entouré d’italiens, fréquentait « la società », un club d’italiens. Il y jouait aux cartes et y rencontrait ses amis. Les week-ends c’était pétanque, ça je m’en souviens, s’il perdait on l’entendait blasphémer en italien et il ne fallait surtout pas que l’on soit à côté de lui au risque d’entendre qu’il avait perdu à cause de nous. Mon grand-père n’a jamais réellement parlé français en même temps il n’a jamais vraiment voulu apprendre, il était bien trop attaché à ses racines.

Dès petit, on nous a appris l’amour des racines, l’amour de la famille. Nous vivions à deux cents mètres de chez mes grands-parents et les midis nous mangions très souvent chez eux pour ne pas dire tous les jours. Les étés nous partions les rejoindre en Sicile, eux partaient en avion et nous en voiture, 2309 kilomètres c’est long, très long ! Mais ça valait vraiment le coup ! Ma nonna cuisinait la pasta al succo et mon grand-père arpentait les rues sur sa vespa rouge. Elle a beau dire qu’elle ne regrette pas de vivre en France, je me souviens combien elle était heureuse d’être sur sa terre, mais bon, ça c’était lorsqu’il était encore parmi nous.

Après 1998, année de son décès elle a dû y retourner une ou deux fois pas plus et notre lieu de vacances en famille devint la Grande-motte. Je détestais la France, je détestais le sud, je voulais retourner là-bas chez mon grand-père, je voulais le retrouver. J’aimais ces vacances sans télévision, où l’on jouait avec les escargots qu’il avait ramassés, même si nous savions que nos chers compagnons finiraient dans nos assiettes après avoir été cuisinés par la nonna.

Le 15 août c’était la fameuse fête de Ferragosto, la fête de la Madonna della cava, ma maman a même hérité de ce prénom en hommage à la sainte patronne du village de mes grands-parents. C’est une fête avec tant de significations que l’on ne fête plus réellement depuis qu’il n’est plus. Cette fête religieuse que nous fêtions en famille s’est achevée 16 août 1998.

J’ai construit mon adolescence autour de souvenirs, je n’ai pas voulu laisser partir mon grand-père, j’ai entretenu son souvenir à travers des photos, des récits de ma grand-mère et des chansons. Je me souviens qu’à Noël ils chantaient ensemble « Vola colomba » de Nilla Pizzi et je me suis empressée de l’apprendre. Je suppliais ma grand-mère de la chanter avec moi, comme pour répéter un schéma qui me manquait.

« Vola colomba bianca vola[...], fummi uniti e ci han divisi… ». (Nous étions unis et on nous a séparés...)

Ce n’est que des années après que j’ai compris la signification de cette chanson et la peine qu'elle devait éprouver en la chantant sans lui.

Ma grand-mère vit dans le dernier logement qu’ils ont eu ensemble, regarde la Rai très très fort car elle est sourde d’une oreille et sur le mur du salon elle expose avec fierté ses 30 petits-enfants, moi y comprise. Je ne souhaite pas me mettre en avant, mais c’est elle qui le dit : « Vanessa voglio bene a tutti, ma tu sei speciale ! ». Pourquoi ? Parce que je suis la seule qui comprends, parle et écrit le vrai italien ? Je ne sais pas. Toute petite déjà je chantais gaiement « mi sono innamorato di Marina… », puis au collège, j’ai découvert que cet italien que je pensais connaitre n’était autre qu’un dialecte parmi tant d’autre et qu’il me faudrait apprendre la langue comme n’importe quel français.

Mon premier voyage sans mes parents fût sans surprise Pietraperzia, où je redécouvrais les rues de mes étés d’enfance. Ce premier voyage fût intense, car je découvrais la Sicile sans lui. J’avais passé sept longues années à me convaincre qu’il n’était pas mort et qu’il était là-bas. Je ne l’ai pas retrouvé, j’ai trouvé une grande maison vide de vie, mais pleines de souvenirs, une armoire pleine de ses vêtements et des morceaux de feuilles avec des numéros. Les voyages de mon enfance se faisaient en voiture : 23 heures de route dont une traversée de 45 minutes, 2h15 d’avion était pour moi magique, une sensation d’être si proche de ce qui me paraissait petite, le bout du monde.

Je suis maman de trois enfants et ma fille a hérité du prénom Louna Maria Concetta pour ma maman et ma nonna. Mon petit dernier a deux ans et demi, compte en italien, récite l’alphabet et connait des animaux que je ne connaissais même pas. Je lui parle italien depuis qu’il est né et je m’émerveille chaque jour à chacun de ses buona notte e ti amo.

J’étudie la langue italienne pour ne pas oublier, pour ne pas l’oublier, mon grand-père, ce grand homme. Je ressens le manque de lui et le manque de la terre et je comble ce manque en partant une à trois fois par an. Là-bas, j’ai l’impression d’être plus près de lui.

Le 22 juillet 2016, j’ai réalisé mon plus grand rêve, j’ai acquis la nationalité italienne et hérité de leur maison. Ma grand-mère à décider de me la confier, parce qu’elle sait que j’aime cette maison et ce village autant que l’a aimé mon grand-père. J'y emmène mes enfants comme ont fait mes parents, je cuisine la pasta al succo et j’imagine que mon grand-père arpente les rues sur sa vespa rouge.

Petite fille d’immigrés, j’ai conscience que mes grands-parents ont dû quitter leurs racines pour pouvoir offrir une vie décente et un avenir à leurs enfants. Je suis fière de mes grands-parents qui ont su s’intégrer dans un pays sans réellement connaitre la langue et je suis honorée d’être Sicilienne, j’ai en moi cet amour de la terre et j’apprécie chacun de mes voyages.

La Sicile est magique, ses paysages sont à couper le souffle, il semble qu’à Pietraperzia le temps se soit arrêté.

Je n’ai rien changé, les meubles sont restés à leur place, il n’y a toujours pas la télévision et c’est mieux ainsi, j’ai rajouté des cadres avec des photos de nos étés dans la maison de Sicile. Là-bas, je ne suis pas la Française, mais la petite fille de Michel et Concetta, je ne vais pas en vacances, mais je rentre à la maison, je suis la relève, et je ferai tout pour que mes enfants aiment la Sicile comme je l’aime. Parce qu’on ne devrait pas oublier d’où l’on vient, il n’y a que comme ça que l'on peut réellement savoir qui on est…

Je suis Vanessa, petite-fille d’immigrés Siciliens, en troisième année de licence d’italien et je m’apprête à poursuivre un master de l’enseignement, pour enseigner l’italien et partager mon amour pour ce pays et donner envie aux élèves de l’aimer à leur tour.

À la mémoire de mon grand-père Desimone Michel parti trop tôt et à ma grand-mère que j’aime de tout mon cœur, que Dieu puisse nous offrir encore mille instants à ses côtés.

 

Année de recueillement du témoignage
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